Cinq filles dans la course

10 avril 2018 - 6 commentaires

Printemps 2007. Plus de vingt ans après la victoire incontestable de Reinhold Messner, trois filles sont sur le point d’en finir elles aussi avec la course aux quatorze 8 000. L’Espagnole Edurne Pasaban, l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner et l’Italienne Nives Meroi s’apprêtent à lancer le sprint final lorsque, soudain, venues du diable Vauvert, deux alpinistes coréennes s’immiscent dans la course et tentent de les déborder en jouant des coudes. Coup de tonnerre en haute altitude !

En 1954, la Française Claude Kogan est devenue la femme la plus haute du monde en atteignant 7 700 mètres sur les pentes du Cho Oyu. Mais son véritable exploit n’est-il pas d’avoir réussi à glisser son mètre cinquante au milieu des gros barbus, à l’époque foncièrement machiste des premières grandes conquêtes himalayennes ? Il faudra attendre 1974 pour voir des femmes au sommet d’un 8 000(1) puis l’avènement de Wanda Rutkiewicz pour qu’enfin les femmes soient autorisées à poser un rappel à 8 000 mètres. Impressionné par la volonté de la Polonaise qu’il croise au camp de base du Makalu en 1986, Reinhold Messner annonce avec certitude qu’une femme viendra à bout des quatorze 8 000 dans les dix prochaines années. Mais Wanda Rutkiewicz disparaitra en 1992 au Kangchenjunga qui aurait pu être son neuvième 8 000. Chantal Mauduit reprendra ensuite le flambeau mais trouvera la mort au Dhaulagiri en 1998 alors qu’elle comptait six 8 000…

Kaltenbrunner, Meroi et Pasaban dans un mouchoir

Cette même année 1998, l’Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner débute sa carrière himalayenne en atteignant le sommet du Cho Oyu tandis que l’Italienne Nives Meroi obtient son premier succès au Nanga Parbat avec son mari Romano Benet. Pour les deux jeunes femmes, c’est le début d’une aventure qui va durer de nombreuses années. En 2003, Nives Meroi frappe un grand coup en réussissant le fameux enchainement du Broad Peak et des deux Gasherbrum mais elle n’est pas la seule à réussir un triplé en Himalaya cette année-là, puisque l’Espagnole Edurne Pasaban entre dans la danse en faisant elle aussi le doublé au Gasherbrum qu’elle complétera avec l’ascension du Lhotse pour porter son total à six unités, comme l’Italienne. Légèrement à la traine avec « seulement » quatre succès, Kaltenbrunner, qui vient de réussir le Nanga Parbat, décide alors d’abandonner son métier d’infirmière pour se consacrer à sa passion pour la montagne et au challenge des quatorze 8 000.

Le choix s’avère vite payant pour l’Autrichienne, puisqu’elle gravit deux 8 000 en 2004 puis à nouveau deux en 2005. Mais son choix de carrière n’est pas le seul accélérateur : en 2002, sur les pentes du Manaslu, elle rencontre le guide allemand Ralf Dujmovits qui deviendra son mari. Les deux alpinistes s’unissent non seulement dans la vie mais aussi dans leur challenge des quatorze 8 000 que Ralf complétera en 2009. Fin 2006, Kaltenbrunner est revenue à hauteur et les trois se tiennent dans un mouchoir de poche : Kaltenbrunner et Meroi sont à neuf et pasaban à huit. On commence à se regarder à l’approche du sprint final qui doit débuter au printemps suivant, lorsque tout à coup, deux avions de la Korean Airline jaillissent de nulle part et se mettent à enfiler les 8 000 comme des perles.

Oh Eun-sun et Go Mi Sun, comme des avions

Oh Eun-sun et Go Mi Sun ont la même nationalité, le même âge, le même objectif et la même tactique. Peu importe la manière, il faut enchainer les sommets. Soutenues par des sponsors qui donnent sans compter, les deux alpinistes profitent d’une logistique grand luxe : transports en hélicoptère, voies pré-équipées par des Sherpas, oxygène à gogo… Oh Eun-sun n’est pas la première venue puisqu’en atteignant le sommet de l’Everest en 2004, elle bouclait le challenge des Seven Summits(2). Fin 2007, elle a déjà gravi cinq 8 000 contre quatre pour sa compatriote. En 2008, l’accélération est foudroyante : quatre sommets pour Miss Oh et trois pour Go Mi Sun. Les voilà à respectivement neuf et sept 8 000. En deux ans à peine, elles ont déjà comblé une partie de leur retard sur Meroi, Pasaban et Kaltenbrunner qui comptent toutes les trois onze 8 000.

2009 est l’année où tout bascule. Les deux formule 1 des cimes continuent de faire brûler la gomme et visent encore quatre 8 000 chacune. Ça va vite, trop vite… Le 11 juillet, Go Mi Sun atteint le sommet du Nanga Parbat mais se tue à la descente en chutant dans la tempête… Le Nanga Parbat était son onzième 8 000. Pour Oh Eun-sun, la tempête viendra après sa réussite au Kangchenjunga, au mois de mai. Pasaban, présente plus bas sur la montagne au même moment, la voit foncer dans le brouillard en direction du sommet puis en redescendre dans un laps de temps qui laisse planer l’ombre d’un doute. Sommée de justifier son ascension auprès d’Elizabeth Hawley, elle présente une photo où on la voit debout sur un rocher. Sur la photo du sommet de Pasaban prise quelques jours plus tard, on ne voit que de la neige. D’autres détails troublants(3) viendront plus tard confirmer les doutes et envenimer les relations entre les deux alpinistes.

Le quinzième 8 000 de Nives Meroi

Au même moment, toujours sur le Kangchenjunga, Nives Meroi est en plein doute elle aussi mais pour une autre raison : Romano n’avance plus… Subitement fatigué, il suggère à sa femme d’aller seule au sommet mais celle-ci refuse. Elle ira avec lui ou n’ira pas. Les deux Italiens entament alors la descente mais la perte d’altitude n’y fait rien, l’état de Romano ne s’améliore pas. Le trek de retour est un calvaire et les examens passés quelques semaines plus tard en Italie sont implacables. Il va devoir se battre pendant plusieurs mois contre une maladie bien plus dangereuse que tous les sommets du monde. Pour Romano et Nives c’est le début de ce qu’ils appelleront leur « quinzième 8 000 », pas le plus facile… Ils seront finalement de retour au Kangchenjunga en mai 2012. Entre temps, les autres ont plié l’affaire mais pour eux, l’important est ailleurs.

Malgré l’épisode regrettable du Kangchenjunga que Miss Hawley a finalement classé comme « disputed » dans sa célèbre base de donnée, Oh Eun-sun termine l’année 2009 avec treize 8 000 au compteur. Il ne lui manque que l’Annapurna pour en finir. Pasaban et Kaltenbrunner doivent encore en gravir deux et l’Espagnole a déjà prévenu qu’elle ne prendrait pas tous les risques pour passer devant. Le souvenir du K2 d’où elle faillit ne pas revenir en 2004, la hante encore. Dès le 17 avril, pourtant, elle est au sommet de l’Annapurna. Mais Miss Oh est là aussi et ne laisse pas passer sa chance. Le 27 avril 2010, la Coréenne devient donc la première femme a avoir gravi les quatorze 8 000. Edurne Pasaban en terminera le mois suivant au Shishapangma. Quant à Gerlinde Kaltenbrunner, elle devra attendre 2011 pour terminer sa quête au K2 qu’elle gravit par le difficile pilier nord, à sa sixième tentative. Nives Meroi et Romano Benet iront eux aussi au bout de leur challenge qu’ils termineront main dans la main à l’Annapurna en 2017.

Le style en question

Chez les garçons, la course aux quatorze 8 000 n’avait pas empêché ceux qui s’y étaient donnés corps et âmes d’accomplir de grandes choses en Himalaya. Messner, Kukuczka et Loretan étaient probablement les plus grands himalyistes de leur époque et, sans être forcément un tremplin, cette quête souvent jugée sans intérêt par les puristes, n’a jamais entravé la soif d’aventure qui était l’essence même de leur pratique de la montagne, loin des voies normales et des cordes fixes. Ces trois-là ont amené l’alpinisme dans des sphères jusque-là inaccessibles et boucler les quatorze 8 000 fut finalement une manière aussi inutile que logique de couronner leurs pharamineuses carrières.

Chez les filles, en revanche, le résultat n’a jamais pu s’empêcher de primer sur le style. Même si l’on occulte les pratiques douteuses des expéditions coréennes et « l’affaire » du Kangchenjunga, le grand alpinisme n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la course. Gerlinde Kaltenbrunner n’a jamais utilisé d’oxygène et a bien tenté quelques sorties hors des sentiers battus, comme au K2 (pilier nord) ou au Shishapangma (face sud et première traversée sud-nord) mais l’obligation du résultat l’a bien souvent ramenée vers le confort des cordes fixes. Nives Meroi a également réussi le pari de se passer d’oxygène, même à l’Everest, et sa belle histoire avec Romano est au final le souvenir le plus fort de ces années frénétiques.

Nives n’a fini que cinquième mais c’est elle qui a gagné le mot de la fin dont on saluera l’objectivité : « L’ascension féminine des quatorze 8 000 pouvait être la bonne occasion de changer la donne et de suivre notre route avec courage, qui n’est ni supérieure ni inférieures à celle des hommes, mais simplement différente. Mais nous avons continué la course aux records, aux classements, au spectacle et à l’argent ; nous avons continué à rivaliser au lieu de chercher l’excellence, à vaincre pour ne pas perdre, à prendre d’assaut la vie en obéissant à des règles abstraites, au lieu de les comprendre avec la sagesse du cœur. »(4)

(1) Les Japonaises Naoko Nakaseko, Masako Uchida et Mieko Mori au Manaslu
(2) Challenge consistant à gravir le plus haut sommet de chaque continent.
(3) Deux Sherpas de Miss Oh auraient confié à Pasaban qu’elle n’avait pas atteint le sommet. De plus, un drapeau agité par la Coréenne au sommet a été retrouvé plus tard, enfoui sous des cailloux à 150 mètres du sommet. Enfin, l’alpiniste coréen Park Young-Seok a étudié le timing de l’ascension : elle aurait grimpé à 35 m/h entre 8 060m et 8 320m puis à 76m/h au-dessus, dans la partie la plus dure, dans le mauvais temps et sans oxygène (voir le compte-rendu de Miss Hawley dans l’Himalayan Database).
(4) Je ne te ferai pas attendre – Nives Meroi, Éditions du Mont-Blanc

Course aux 14 8000 (filles)

Chullanka, vos sports grandeur nature

6 Commentaires

  • bruno - 10 avril 2018 à 8 h 35 min

    « Mais son véritable exploit n’est-il pas d’avoir réussi à glisser son mètre cinquante au milieu des gros barbus, à l’époque foncièrement machiste des premières grandes conquêtes himalayennes ? »

    C’est parfaitement juste d’écrire ça.

    Il faut lire les bios des anciens comme « les conquérantes de l’inutile » de L Terray ou « carnet du vertige » de Lachenal pour remarquer à quel point leurs femmes n’existent pas, pas même leurs enfants. Leurs exploits réels cachent mal leur manque d’humanité.

    L’égocentrisme et l’esprit orienté tout entier vers le sommet n’a jamais beaucoup ouvert le coeur des hommes…

  • Pedro26 - 11 avril 2018 à 17 h 11 min

    Excellent article, Thomas !
    Pas grand chose à ajouter.
    Merci aussi pour le paragraphe à propos du style.

    Alors finalement, laquelle des 5 filles a gagné la course ?
    (« Allez savoir… » écrivait Thomas dans https://summit-day.com/petits-mensonges-altitude/ , lire aussi https://summit-day.com/elizabeth-hawley-tigre-katmandou/)

    Pour ceux qui ont suivi « en direct » cette course féminine, et sans parler des 2 fusées Coréennes, ont se rappelle aussi de « la course dans la course » entre Gerlinde et Edurne.
    Deux styles complètement différents aussi.
    La belle Basque Edurne, très médiatique, fragile, qui n’hésitait pas à pleurer devant les caméras, face à la froide et très déterminée Autrichienne Gerlinde, toujours solide, qui parfois sortait des voies normales et qui n’affichait jamais ses états d’âmes (sauf sur la toute fin).

    Les expéditions d’Edurne Pasaban étaient toujours très encadrées, avec une très forte équipe qui l’entourait (notamment Ferran Latorre, Juanito Oiarzabal (23×8000 !), Carlos Pauner, Alberto Zerain, Yvan et Juan Vallejo…), donnant parfois la forte impression qu’elle était un peu/beaucoup guidée jusqu’au sommet comme une cliente d’une expédition commerciale, par des guides et « coureurs des 14×8000 » masculins bien plus forts qu’elle, et qui la « tirait » un peu…
    (Un style bien différent de Gerlinde Kaltenbrunner qui grimpait plutôt avec une petite équipe, et donnait parfois l’impression que c’était plutôt elle qui « tirait » son mari Ralf !)

    Mais pour Edurne, ses expés étaient filmées par une très grosse équipe de télévision (et sponsor) d’une série TV très populaire en Espagne: « Al filo de lo imposible » (https://es.wikipedia.org/wiki/Al_filo_de_lo_imposible#Los_14_ochomiles)

    Les moyens engagés sur la montagne pour assurer les tournages (y compris jusqu’aux sommets) pendant des années étaient vraiment impressionnants !
    Le staff pour cette émission TV pas comme les autres a atteint jusqu’à 1000 collaborateurs.

    Il n’y a pas d’équivalent à la télévision française, et je ne crois pas que ces émissions ont été diffusées en France (mais BBC, National Geografic, Chine, USA, Amérique Latine).

    Dommage !

    A lire aussi, en 2010, quand le Monde écrivait : http://www.lemonde.fr/sport/article/2010/04/23/alpinisme-un-trio-de-femmes-en-course-pour-une-place-dans-l-histoire_1341283_3242.html

  • Pedro26 - 11 avril 2018 à 22 h 33 min

    Il était difficile d’évoquer la course aux 14×8000 des filles, sans évoquer l’émission « Al filo de lo imposible » de la télévision espagnole RTVE (La 2).
    Car c’est bien cette fameuse série TV qui a tenu en haleine tant de gens…

    Quant à Elizabeth Hawley en juge de paix, à 87 ans…
    Elle qui n’avait jamais mis les pieds à un seul camp de base de l’Himalaya…
    (lire : https://summit-day.com/elizabeth-hawley-tigre-katmandou )

    C’était juste une référence de prestige desuette de l’époque « So British » des années 1970…

    La pauvre, elle aurait eu bien du mal avec l’affaire de Ueili Steck sur l’Annapurna 45 ans après…

    D’ailleurs, personne ne lui a demandé son avis sur le sujet !

  • Eli - 26 avril 2018 à 17 h 41 min

    Bonjour!
    Je laisse un mot car je viens de finir ce post,
    mes recherches internet des derniers mois sur l histoire (l Histoire et ses « petites » histoires) de l alpinisme, m ont svt amenée sur ce blog…jz trouve les articles passionnants, bien écrits, très bien écrits , et les commentaires svt très intéressants….j ai pris à la bibliothèque le livre « ma voie » de Messner – le polémique Messner si j’ ai compris le nuage qui l entoure…en le lisant je comprends mieux le terme « fair means » de votre sous titre… L alpinisme est un milieu passionnant, les récits des odyssées vers les sommets me passionnent…
    bravo pour votre blog, il étanche ma soif d en savoir tjs d avantage!!

  • thomas - 26 avril 2018 à 20 h 25 min

    Merci Eli pour ce commentaire « by fair means » !

  • Pedro26 - 3 juin 2018 à 23 h 29 min

    Merci Eli !
    En plus, vous apportez tellement d’information au sujet de l’article…
    Génial !

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