60 ans après Vincendon et Henry, discussion avec Claude Dufourmantelle

11 décembre 2016 - 4 commentaires

Claude Dufourmantelle est un alpiniste de haut niveau qui connut de belles heures sur quelques sommets alpins dans les années 50 et 60. Mais si son nom vous dit quelque chose, c’est certainement parce qu’il est à jamais lié aux destins de Jean Vincendon et François Henry, qui en voulant marcher sur ses traces sur l’éperon de la Brenva en décembre 1956, se firent piéger par la rigueur hivernale du mont Blanc. Soixante ans après les faits, il a accepté de revenir sur cet épisode aussi célèbre que tragique de l’histoire de l’alpinisme. Mais attention, il n’y a pas que Vincendon et Henry dans la vie du « Duf » ! Entretien décapant !

La Brenva en hiver pour imiter Dufourmantelle

Claude Dufourmantelle avait 23 ans en décembre 1956. Un rapide calcul m’apprend qu’il a donc aujourd’hui atteint l’âge très respectable de 83 ans. Sachant mon élocution parfois à la limite de l’intelligible, surtout au téléphone, je m’étais préparé : « parle fort, distinctement, en articulant comme il faut ». Ce que je n’avais pas prévu, c’est que dans cette conversation, le vieux, ça serait moi… Au jeune homme qui a répondu au téléphone, j’ai failli demander de me passer son grand-père. L’alpinisme, ça conserve ! « Pas tant que ça… vous verriez mon carnet d’adresse, c’est à pleurer… »

En 1956, Claude Dufourmantelle est déjà un alpiniste aguerri (il passera son diplôme d’aspirant guide en 58) qui jongle entre la montagne et l’école Centrale : « disons que j’aurais pu être un élève plus assidu ». Au mois de décembre, il réalise un joli coup en réussissant la deuxième hivernale de la Brenva (quelques mois après la première par la cordée Couzy-Vialatte) en compagnie de François-Xavier Caseneuve. C’est en voulant imiter son camarade Bleausard que Jean Vincendon s’embarqua quelques jours plus tard dans cette même entreprise, certainement trop ambitieuse pour lui et encore plus pour François Henry, son compagnon de cordée pratiquement débutant. On connait la suite… La rigueur hivernale du mont Blanc aura raison de leur fougue…

« L’essence de l’alpinisme de haut niveau c’est d’aller vite, y compris dans la prise de décision »

« L’essence de l’alpinisme de haut niveau c’est d’aller vite, y compris dans la prise de décision. Ils ont passé trop de temps à tergiverser et lorsqu’ils sont finalement repartis vers le haut avec Bonatti, ils étaient sûrement déjà fatigués. Ils ont manqué de lucidité, c’est évident. » Arrivé au col de la brenva, dans la tempête, Bonatti et Gheser filent vers le sommet du mont Blanc et le salutaire refuge Vallot. Vincendon et Henry qui semblent avoir choisi de redescendre par l’itinéraire du Grand Plateau comme l’avait fait Dufourmantelle et Caseneuve, finissent par s’échouer au bord de la barrière de séracs. Comment sont-ils arrivés là ? Nul ne sait vraiment. « J’ai toujours eu la conviction qu’ils avaient été brassés par une avalanche. Quand on les a retrouvés, ils n’avaient plus de gants ni de lunettes »

Inquiet de ne pas voir revenir ses camarades, c’est lui qui déclenchera l’alerte en même temps que se déclenche une belle pagaille dans les rues de Chamonix : « Tout le monde se refilait la patate chaude… Personne ne voulait y aller. Ce qui est normal. Pourquoi les guident auraient-ils risqué leur peau ? Leur boulot c’était simplement de donner des cours de ski (pour les gens qui pensent que le ski s’apprend avec un moniteur). Si Caseneuve n’était pas reparti sur Paris, on y serait allé tout de suite, mais nous nous avions 20 ans, nous n’étions pas chargés de famille. » Et Lionel Terray alors ? Il a bien tenté d’y aller quand même ? « Oui mais Terray n’avait pas d’enfant. Il était certes marié mais sa femme Marianne (une femme remarquable du reste) était habituée à le voir partir en expédition. »

« La morale de cette histoire, c’est qu’il ne faut jamais renoncer dans un secours en montagne »

Mais lorsque Lionel Terray décide d’organiser une caravane terrestre pour tenter de rejoindre les naufragés, il est certainement déjà trop tard et les hommes ne tardent pas à faire demi-tour. Claude Dufourmantelle y était : « j’ai décidé de faire demi-tour car j’étais certain qu’ils étaient morts et je devais rentrer à Paris. De plus, alors que je faisais la trace en tête de la cordée, j’ai entendu très distinctement des cris depuis l’avion qui nous survolait : « ils sont tombés ! » J’ai pensé qu’il s’agissait de Vincendon et Henry alors qu’ils parlaient de l’hélicoptère… la morale de cette histoire, c’est qu’il ne faut jamais renoncer dans un secours en montagne. » En bas, c’est l’armée qui a pris choses en main par le biais du commandant Le Gall. « Le Gall ne savait rien de la montagne. Il arrivait d’Indochine et il a dirigé ça comme une opération militaire classique. En plus il n’avait aucune expérience de l’hélicoptère qui n’était pas du tout adapté pour cette altitude. Le S58 c’est bien jusqu’à 2 500 mètres mais à 4 000 mètres… »

Et sur l’ambiance à Chamonix durant le sauvetage : « Je n’ai pratiquement aucun souvenir de tout ça. C’était il y a soixante ans vous savez… les seuls souvenirs que j’ai, c’est ceux du livre d’Yves Ballu, une enquête remarquable par ailleurs. Mais ce qu’il y a de sûr c’est qu’il faut arriver à des évènements récents pour voir un tel emballement médiatique pour un fait divers. » Mais alors à qui la faute au final ? Comment est-on arrivé à un tel fiasco ? « Il ne faut pas éluder la responsabilité de Vincendon et Henry dans cette affaire mais c’était des gamins. Ce qui est certain en revanche, c’est que si on avait réagi dans l’heure, on les aurait ramenés ! Dans quel état, ça c’est un autre problème… peut-on vivre sans bras et sans jambes ? On peut philosopher si vous voulez… »

« ces pères de famille qui partent se suicider au K2 »

Alors on a philosophé : « L’alpinisme fait parti d’un processus de totémisation des jeunes hommes dans la société. Comme autrefois ils partaient à la chasse au lion, les jeunes garçons partent aujourd’hui à l’assaut des montagnes pour trouver leur place et devenir des hommes. C’est normal d’être téméraire quand on a vingt ans. En revanche, je suis beaucoup plus critique envers ces pères de famille qui partent se suicider au K2. » Je risque alors le terme « wingsuit » et sans que j’aie le temps d’expliquer de quoi il s’agit, la réponse fuse : « Ce qu’il y a de bien avec ceux qui font ça, c’est qu’ils savent comment ils vont finir. » Certains en prennent pour leur grade au passage : « mais ça c’est en off, hein ? »

Il fut aussi question de la notion d’aventure dans l’alpinisme : « L’alpinisme d’aujourd’hui c’est l’aventure du pauvre. Depuis Chamonix, en quelques heures, vous êtes à 4 000 mètres. Tenez, donnez-moi votre mail, je vais vous envoyer un petit texte qui parle de ça. » Je reçois le mail dans la foulée, ultra connecté. « Il est sympa ce texte, c’est de vous ? » « Quelle question ? Vous pensez peut-être que c’est du Victor Hugo ? » 83 ans le Duf…

Pour aller plus loin :

Claude Dufourmantelle
Claude Dufourmantelle, vintage.

Chullanka, vos sports grandeur nature

4 Commentaires

  • Jean Philippe - 11 décembre 2016 à 21 h 05 min

    L a l air bien vert le Papé. Le froid ça conserve.
    Belle interview.
    Bravo.

  • bosc franck - 24 juillet 2017 à 14 h 33 min

    Bonjour,
    J’ai connu une personne s’appelant Claude DUFOURMANTELLE ingénieur sur la construction du barrage Hassa addakil au Maroc de 1969 à 1971.Est ce lui?
    Merci

  • thomas - 24 juillet 2017 à 14 h 37 min

    Oui probablement puisque après sa carrière de guide professeur de l’ENSA, Claude a fait une carrière dans l’exploitation de chantiers pétroliers en Afrique et Asie.

  • Gigi - 14 octobre 2018 à 21 h 12 min

    Mon amour de jeunesse,rencontré lors des réunions hebdomadaires des grimpeurs de l’époque ( paragot. Berardini,Mazeaud,Lafleur , Zato etc ..) Au bistrot du. CAF. Je .. l’ai tellement aimé ,mais voilà……! Suis devenue par la suite Gigi. Andrée Gicquel femme de Maurice ,autre bon grimpeur. Ma vie s’est dèroulé à Chamonix.

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