Les faces cachées des 8000

22 mai 2017 - 4 commentaires

Il y a deux façons de gravir une montagne : comme une brute et comme un poète. Là où la brute cherchera a atteindre le sommet par n’importe quel moyen, le poète, lui, tentera d’y parvenir de la plus belle des manières, en choisissant par exemple, un itinéraire qui a de la gueule. Sortons donc un peu des sentiers trop battus des voies normales pour nous attarder un instant sur les faces cachées des 8000, là où ont été écrites d’autres belles pages de l’histoire de l’himalayisme.

Avant d’aller plus loin, il convient de replacer le terme « comme une brute » dans son contexte. Si aujourd’hui l’ascension de l’Everest par la voie normale et embouteillée du col sud à grands renforts de sherpas, de cordes fixes et de bouteilles d’oxygène peut sembler, pour certains, un peu dénuée de romantisme – voire de sens -, le souvenir des premiers conquérants qui ouvrirent les voies vers l’inconnu de ces sommets vierges, lui, n’en manque pas. Herzog, Lachenal, Hillary, Tenzing, Terray, Couzy, Buhl et leurs amis pionniers sont tous entrés dans la légende de l’alpinisme par la grande porte. Puis, la période des glorieuses conquêtes (1) a fait place à une nouvelle ère, celle de la recherche des itinéraires de haute difficulté. Exit les conquérants, place aux esthètes !

Arête ouest de l’Everest et couloir Hornbein

Les premiers en Himalaya à avoir cherché autre chose que le sommet à tout prix sont les américains qui, emmenés par Norman Dyhrenfurth, s’attaquèrent en 1963 à un projet d’envergure sur l’Everest : l’arête ouest. Alors que le Shishapangma n’a toujours pas été conquis, Tom Hornbein et Willi Unsoeld se dressent le 22 mai 1963 sur le Toit du monde qu’ils ont atteint via l’arête ouest en empruntant un raide couloir de neige et de glace en face nord, qui deviendra plus tard le fameux couloir Hornbein. 23 ans plus tard, les suisses Jean Troillet et Erhard Loretan y écriront une sacrée pièce d’hymalaysime en réussissant un aller-retour mythique en 40 heures et en style alpin.

Le début des années 1970 sera une période charnière pour les tentatives sur des itinéraires de grandes envergures sur les 8000 puisque plusieurs expéditions nationales s’organisèrent pratiquement simultanément sur différents objectifs. Pendant que les Anglais briguaient la face sud de l’Annapurna, les Allemands le versant Rupal du Nanga Parbat et les Japonais la face sud-ouest de l’Everest, les Français, eux, envisageaient le pilier ouest du Makalu.

1970 : Face sud de l’Annapurna et versant Rupal du Nanga Parbat

Au mois de mai 1970, la première grande face himalayenne est gravie par les Anglais. Une expédition lourde dirigée par Chris Bonnington parvient en effet à placer Dougal Haston et Don Whillans au sommet de l’Annapurna via la terrible face sud. L’exploit colossal sera néanmoins endeuillé par la mort de Ian Clough tué lors de la descente par une chute de sérac. Alex MacIntyre en 1982, Pierre Béghin en 1992 ou encore Anatoli Boukreev en 1997 trouveront également la mort dans cette face qui ne sera que très peu répétée par la suite en raison de son immense difficulté.

La même année, une autre tragédie se joue au Nanga Parbat sur le versant Rupal qui, avec ses 4 500 mètres, est la plus haute paroi rocheuse du monde. L’expédition allemande dirigée par l’irremplaçable Karl Hherrligkoffer voit les frères Messner atteindre le sommet après un effort démentiel qui sera fatal à Günther lors de la descente. Reinhold, qui n’était pas encore le grand Messner, s’en sortira après plusieurs jours d’errance sur le versant du Diamir, en réalisant malgré lui (2) la traversée inédite du Nanga Parbat. Plus près de nous, en 2012, toujours sur ce même Nanga Parbat, Sandy Allan et Rick Allen, deux solides écossais âgés de respectivement 57 et 59 ans, sont venus à bout de l’interminable arête Mazeno qui repoussait depuis plus de trente ans les tentatives des meilleurs alpinistes du monde.

Bonnington à l’Everest, Paragot au Makalu

En 1971, c’est  au tour des français de s’illustrer en tentant le pilier ouest du Makalu. Le 23 mai, après une longue expédition dirigée par Robert Paragot, Yannick Seigneur et Bernard Mellet viennent à bout du pilier ouest et filent jusqu’au sommet, seize ans après la première réussie par Lionel Terray et Jean Couzy. La voie est nouvelle mais nous sommes encore loin du style alpin puisque des bouteilles d’oxygène, des centaines de mètres de cordes fixes et l’installation de plusieurs camps d’altitude auront été nécessaires pour venir à bout du pilier.

Cinq ans près leur réussite sur la face sud de l’Annapurna, les Britanniques réalisent un nouvel exploit en Himalaya en parvenant au sommet de l’Everest via la très convoitée face sud-ouest. Chris Bonnington qui est nouvelle fois à la baguette connait le terrain puisqu’en 1972, il avait dirigé une première expédition qui avait atteint l’altitude de 8 325 mètres. Quatre autres expéditions s’étaient déjà cassées les dents sur cette voie qui rejoint la voie normale népalaise au niveau du sommet sud. Au mois de septembre 1975, Doug Scott et Dougal Haston atteignent le sommet mais endurent un terrible bivouac juste en-dessous de la cime. S’ils survivront, leur ami Mick Burke disparaitra lors d’une seconde tentative quelques jours plus tard…

Style alpin au Dhaulagiri

Au Dhaulagiri, il faut attendre 1978 pour qu’une expédition japonaise libère le pilier sud-ouest. Mais c’est encore une fois une expédition lourde qui ne lésine pas sur les cordes fixes et les camps d’altitude. Six ans plus tard, pourtant, les français Pierre Béghin et Jean-Noël Roche vont répéter cette voie en seulement six jours et sans soutien logistique. C’est l’une des premières grandes réussites en style alpin sur un itinéraire difficile sur un 8000, avant qu’en 1988, le Tchécoslovaque Zoltan Demjan et les Soviétiques Youri Moiseev et Kazbek Valiev réussissent eux aussi, l’ascension du pilier sud-ouest en totale autonomie en déplaçant chaque jour leur petite tente de 200 mètres vers le haut (3).

En 1980, une formidable cordée internationale composée de Voytek Kurtyka, Ludwik Wilczy, Alex MacIntyre et René Ghilini avait déjà réussi l’ascension en style alpin de ce même Dhaulagiri mais par la face est qui ressemble, dit-on, à un empilement de deux faces nord des Courtes avant de rejoindre la voie normale vers 7 650 mètres. Et puisque l’on parle de Voytek Kurtyka, comment de pas mentionner ici sa fantastique ascension en 1985 du Gasherbrum IV par la face Ouest – autrement appelée le « Shining Wall » – en compagnie de Robert Schauer. Il manque certes quelques mètres au Gasherbrum IV (7 925 mètres) pour entre dans le club des 8000 mais il serait dommage de laisser sur le carreau ce qui est aujourd’hui considéré comme l’une des plus belles réalisations en Himalaya.

Le K2 et la « Magic Line » de Reinhold Messner

Au K2, il est coutume de dire qu’il n’y a pas de voie normale. La voie historique de 1954 qui suit l’éperon des Abruzzes est certes la plus empruntée car la plus facile mais sa difficulté n’a rien de comparable avec celle de la voie classique de l’Everest par exemple. Pourtant certains grands noms de l’alpinisme n’ont pas hésité à tenter leur chance sur des itinéraires encore plus compliqués. En 1979, Reinhold Messner s’engagea avec Michael Dacher sur le pilier sud dans une voie à laquelle il donnera un nom équivoque : la « Magic line ». Messner et Dacher atteignirent bien le sommet du K2 cette année-là mais pas par cette voie qui ne fut finalement achevée qu’en 1986 par une expédition comprenant les polonais Wojcich Wróż et Przemek Piasecki ainsi que le Tchèque Peter Bozik (Wróż se tua lors de la descente). Preuve de sa difficulté, la « Magic Line » ne fut répétée qu’en 2004 par l’espagnol Jordi Corominas qui réussit à l’occasion un remarque final en solo. Autres ascensions notable au K2, la face sud réussie en 1986 par les polonais Jerzy Kukuczka et Tadeuz Piotrowski (qui se tua également à la descente après avoir perdu un crampon) puis en 1991, l’ascension mythique de Pierre Béghin et Christophe Profit sur l’arête nord-ouest.

Mais s’il y a bien une voie en Himalaya qui empêcha de dormir le gotha de l’alpinisme pendant des années, c’est certainement la face sud de Lhotse et ses 3 500 mètres de paroi verticale. Le français Nicolas Jaeger et le polonais Jerzy Kukuczka font partis de ceux qui n’en sont jamais revenus… Tous se cassèrent les dents sur ce qu’il fut longtemps convenu d’appeler « le dernier grand problème de l’Himalaya », jusqu’à ce qu’en 1990, l’escroc slovène Tomo Cesen déclare l’avoir gravie en solitaire. Après l’une des plus belles controverses de l’histoire, la première de la face sud fut finalement attribuée à la lourde expédition russes qui vit Sergey Bershov et Gennadiy Karataev atteindre le sommet le 16 octobre 1990.

Une tendance aux traversées

S’il reste aujourd’hui certainement beaucoup de voies à ouvrir sur les plus grands sommets himalayens, la tendance semble être aux traversées, un peu à la manière de ce qui se fait en Patagonie avec la traversée du groupe du Cerro Torre par Rolando Garibotti et Colin Haley en 2008 puis celle des aiguilles du Fitz Roy réussie par Alex Honnold et Tommy Caldwell en 2014. Ce printemps, Simone Moro et sa compagne Tamara Lunger ont en effet pour projet de traverser le massif du Kangchenjunga, soit un périple de 5,5 kilomètres au-dessus de 8000 mètres qu’ils espèrent réaliser en trois jours. Ueli Steck, qui a trouvé la mort le 30 avril dernier en s’acclimatant sur les pentes du Nuptse, envisageait pour sa part, une inédite traversée Everest-Lhotse. Profitons de ces quelques lignes pour rendre hommage à celui qui n’était pas le dernier à s’aventurer hors des sentiers battus…

Littérature (non exhaustive) sur le sujet :

(1) Que l’on peut situer entre la conquête de l’Annapurna (premier 8000) en 1950 et celle du Shishapangma (dernier 8000) en 1964.
(2) Reinhold choisit de descendre par le versant du Diamir (plus facile) en raison de l’état de fatigue extrême de son frère.
(3) Lire l’article de François Carrel sur le blog sommet.info

K2 - Voie Magic Line
Le K2 et l’itinéraire de la Magic Line de 1986 (photo tirée du livre Libres comme l’air de Bernadette McDonald).

Chullanka, vos sports grandeur nature

4 Commentaires

  • Zian - 22 mai 2017 à 8 h 55 min

    Tes articles fort bien documentés sont toujours attendus avec impatience. Bravo pour le style et l’originalité du point de vue : la grande histoire des Montagnes, les petites histoires des hommes qui inventent l’alpinisme…
    Un régal de gourmet, Merci .

  • thomas - 22 mai 2017 à 10 h 41 min

    Merci Zian. Tes commentaires aussi sont attendus avec impatience. Tu reviens quand tu veux !

  • Pierre-Marie Girardot - 31 mai 2017 à 21 h 10 min

    Merci pour cet artîle passionnant (…corriger : « L’exploit colossal(e) sera néanmoins… »
    Sinon je ne sais pas s’il y a beaucoup de « poètes » en montagne au sens figuré… Mais on comprend le sens. Dommage cependant que l’article soit « trop riche » . Il aurait mérité d’être rédigé en 2 voire trois épisodes.
    On pourrait ajouter les dernières news (mais je n’ai pas vérifié l’authenticité ayant reçu l’information par un ami qui vit à New Dehli) : l’ascension de l’Everest du « catalan » en 24h et d’une indienne deux fois en une semaine. … Décidément on n’a pas fini d’inventer. A quand l’ascension en baskets en maillot de bain !!

  • thomas - 1 juin 2017 à 7 h 56 min

    Merci pour la correction. Madame Summit-Day, qui a assez peu de considération pour la chose alpine, a renoncé à son devoir de relecture ces derniers temps. Il semblerait qu’elle soit d’accord avec toi concernant la longueur des articles…

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