La galaxie infernale des 7 000

19 mars 2018 - 20 commentaires

Après avoir épluché les 8 000 en long en large et en hiver et puisqu’il faudra attendre d’aller sur Mars pour passer à l’étage supérieur, j’ai eu envie de poser un rappel pour aller faire un tour du côté des 7 000. Mais avant d’étudier les grandes heures de l’alpinisme à cette altitude, quelques questions se posent : Combien y a-t-il de 7 000 ? Quel fut le premier 7 000 gravi ? Quel est le quinzième plus haut sommet du monde ? Questions simples, réponses nébuleuses…

Facétieuse tectonique des plaques que d’avoir accouché, il y a 80 millions d’années, de seulement quatorze sommets de plus de 8 000 mètres. Au-dessus de cette altitude mythique, les choses sont claires, bien rangées dans les livres d’histoire. De ces quatorze géants, on sait tout : l’Everest est le plus haut, l’Annapurna a été gravi en premier, et Reinhold Messner fut le premier à tous les dompter. Mais derrière le rideau clinquant des 8 000, se cache, pardonnez-moi l’expression, un magnifique bordel…

Combien y a-t-il de 7 000 dans toute la chaine himalayenne ?

Voilà une question à faire perdre le nord au plus pointu des géographes… Autant compter les poils sur le menton d’un himalayiste de retour d’expédition… J’ai tenté de poser la question à Eberhard Jurgalski, sommité de la question sommitale, collaborateur à l’Himalayan Database et auteur du célèbre site 8000ers.com mais il ne m’a pas répondu… Je le soupçonne ne pas être sûr de la réponse… Il faut dire que de l’Hindou Kouch au Khumbu en passant par le Karakoram, le Pamir ou le Garhwal, les 7 000 se comptent par centaines et comme me l’a expliqué Bruno Collard, auteur d’un remarquable travail sur son site Blank on the Map : « C’est une question qui implique une réponse de toute façon très subjective. Un 7 000 c’est une pointe suffisamment remarquable par rapport aux autres pour mériter un nom. »

La seule réponse précise m’est finalement venue des profondeurs de l’Himalayan Database qui recense à ce jour, 83 sommets de plus de 7 000 mètres ouverts aux alpinistes(1). Les compétences de la base de données chère à Elizabeth Hawley se limitant malheureusement aux sommets népalais, cette réponse n’englobe donc qu’une infime partie de l’iceberg. Le Kangchenjunga Nord est avec ses 7 938 mètres, le 7 000 le plus haut autorisé par le gouvernement Népalais. Ouvert en 2014 et affublé de la mention « Unclimbed ? », son sommet serait peut-être encore vierge. Il dépasse d’un petit mètre l’Annapurna II, gravi en 1960 par Richard Grant, Chris Bonington et Ang Nyima Sherpa.

Quel est le quinzième plus haut sommet du monde ?

Ici aussi, il est difficile de faire une réponse précise. La logique voudrait que l’on considère le plus haut des 7 000 comme le quinzième sommet du monde mais cette idée de pointe suffisamment remarquable pour mériter un nom avait, à une époque, amené certains à considérer le Lhotse Shar et ses 8 383 mètres comme un sommet à part entière plutôt qu’une dépendance du Lhotse. Ce sommet gravi pour la première fois en 1979 par Sepp Mayerl et Rolf Walter, fut même un temps affectueusement surnommé « le quinzième 8 000 ».

Côté 7 000, un problème de taille se pose. Le Gasherbrum III, situé dans le massif du Karakoram, semble tenir la corde avec 7 952 mètres mais si j’en crois sa page Wikipédia, le Gyachung Kang culminerait lui aussi à cette altitude. Puisque vous êtes aussi consciencieux que moi, vous aurez remarqué que l’Himalayan Database lui attribue une altitude de seulement 7 861 mètres (voir note (1)) mais précise que cette dernière diffère selon le système de cartographie utilisé(2). Il faut toujours se méfier de Wikipédia… Pour Reinhold Messner, toujours à l’affût d’un bon coup marketing, aucun doute : le quinzième 8 000, c’est la création de son fameux Messner Mountain Museum. C’est aussi le titre du DVD vendu avec.

Quel fut le premier 7 000 gravi ?

Là encore, personne n’est sûr de rien. Dès 1883, William Woodman Graham, Ulrich Kaufman et Emile Boss revendiquent l’ascension du Kabru (7 349 mètres) mais puisqu’à l’époque, il était facile de se mélanger les pinceaux sur les noms des sommets et les altitudes, il plane de sérieux doutes sur cette réussite(3). L’histoire a donc plutôt tendance à retenir le Trisul (7 120 mètres) comme « premier 7 000 ». C’est en 1907 que Tom Longstaff, Alexis et Henri Brocherel et Karbir Burkhoti réussirent cette belle première complétement oubliée… Le record sera battu en 1928 au Pic Lenine (7 145 mètres), par Karl Wien, Eugene Allwein et Erwin Schneider.

Il n’y a finalement qu’une seule chose dont on est sûrs : celui ou celle qui gravira tous les 7 000 n’est pas encore né. D’ailleurs, sur les 83 sommets népalais proposés par l’Himalayan Database, le grand Messner n’en a qu’un seul à son palmarès : le modeste Tilicho (7 134 mètres) en 1971. Question gloire, le 7 000 c’est nul. A quelques exceptions près tout de même. Réduire l’histoire des 7 000 à des ascensions secondaires pour alpinistes amateurs en mal d’altitude, serait oublier les grandes heures du Jannu, de la Nanda Devi ou du Nuptse. Mais ça, on en parlera au prochain épisode

(1) Liste des sommets de plus de 7 000 mètres au Népal (Fichier PDF extrait de l’Himalayan Database).
(2) 7 861 mètres pour HMG-Finn, 7 922 mètres pour Shangri La, Schneider, Japan MMW et 7 952 mètres pour HMG-MT, Kielkowski. La carte HMG-Finn considère le Gyachung Kang comme deux pics jumeaux de  7 861m mètres et 7 851 mètres.
(3) Lire l’article de Claude Gardien (A l’ombre des 8 000) dans le magazine Vertical paru à l’automne 2014.

Carte du massif de l'Annapurna
Le massif l’Annapurna et ses 7 000 dont, à l’est, l’Annapurna II. Avec l’aimable autorisation de Léonie Schlosser, auteure de cette cartographie que l’on retrouve dans le très beau livre Annapurna, une histoire humaine (Charlie Buffet – Editions Guérin).

Chullanka, vos sports grandeur nature

20 Commentaires

  • Ta soeur - 19 mars 2018 à 10 h 18 min

    Il va vraiment falloir que tu apprennes le Népalais!!!

  • thomas - 19 mars 2018 à 10 h 40 min

    जिया क्वेलुजिज आधारहरू

  • guillaume - 19 mars 2018 à 11 h 36 min

    धन्यवाद! हामी सबैलाई मजा टिप्पणी गर्नेछौं! नमस्ते

    Dhan’yavāda! Hāmī sabailā’ī majā ṭippaṇī garnēchauṁ! Namastē

  • Jean-Paul - 19 mars 2018 à 11 h 41 min

    Super intéressant. Les quelques photos des liens postés par Guillaume sur le Karakoram illustrent bien ton propos: une mer de pics, arrêtes, et sous sommets, entre 6500 et 7800m… presque innombrables!
    À noter les beaucoup plus grands dénivellés et difficulté d’approche en Himalayas par rapport aux Andes Centrales où il est possible de monter à près de 5200m en véhicule TT…
    L’altitude reste un problème mais rien à voir avec l’épuisante marche d’approche du Karakorum…

  • Pierre-Marie Girardot - 19 mars 2018 à 11 h 49 min

    Le népalais en 22 mn… Reste à l’écrire !

  • guillaume - 19 mars 2018 à 14 h 18 min

    Les 7000, d’abord seulement himalayens ont fini par disséminer un peu partout en Asie, d’abord Karakoram, puis Hindu Raj, Hindu Kush, Pamir, Tienshan, Kun-Lun, et d’autres coins reculés de Chine. Il en pousse régulièrement en Chine d’ailleurs depuis l’ouverture à l’économie de marché. Au 1er septembre 2015 d’après Eberhard Jurgalski il y en avait 256 (2^8 en somme, ça double tous les 1000 ans environ).
    http://www.8000ers.com/cms/en/download.html?func=startdown&id=168
    Mais c’est une histoire de point de vue et de calibrage, tous ne sont pas certifiés ISO proéminents dominants.

  • thomas - 19 mars 2018 à 14 h 31 min

    Ce document m’avait échappé. Merci Guillaume. 256 auxquels il faut retrancher les quatorze 8 000 : 242 donc. Je n’y vois pas non plus le Kangchenjunga Nord pourtant ouvert en 2014. Et on notera encore des différences d’altitude sur le Gyachung Kang et le Gasherbrum III qui mesure ici seulement 7 946 mètres. C’est à y perdre son népalais…

  • Jean-Paul - 19 mars 2018 à 14 h 35 min

    @Guillaume
    Impressionnant…
    Bravo pour les sources et la recherche. C’est ton métier ou juste une passion?

  • Mez - 19 mars 2018 à 15 h 37 min

    @ Guillaume
    Formidable toutes ses infos!

  • Mez - 19 mars 2018 à 17 h 15 min

    @ Thomas
    Super article comme d hab,
    Il y a des petits 7000m qui valent largement des 8000!!!
    Le Golden Pilar au Spantik 7027m( Fowler/Saunders)
    Le Baintha Brakk 7285m( l ogre) on le présente plus après l une des plus grandes épreuves de survies par l IMMENSE Doug Scott( un des derniers survivants de cette école Anglaise des année 70/80)
    aujourd’hui je pense que les plus belles ascensions se font sur des 6000/7000 avec plein de jeunes grimpeurs inconnus ( Slovènes, Américains, Anglais , Français….) avec K6 et K7 ils ont tapés forts, nous avons de formidables histoires de montagne à suivre pour longtemps encore!!!
    Mais aujourd’hui celui qui m intéresse le plus C est l un des plus haut 7000m( 7925m) Le Gasherbrum 4. Si personne ce lance j y vais mais j ai besoin d aide de la communauté
    Vous m envoyer chacun un chèque de 200€ et je vous tiens au jus
    @Thomas
    Je suis dans les clous là dans ma réponse par rapport au 7000m…..

  • guillaume - 19 mars 2018 à 17 h 16 min

    C’est sympa les gars, mais restons zen, c’est pas moi qui l’ai fait le tableau!
    J’en serais bien incapable vu que je suis infoutu de penser à faire une simple soustraction comme l’a fait remarquer le boss…
    Et puis tous ces indicateurs chiffrés pour distinguer l’antécime de l’épaulement! (le site 8000ers est vraiment impressionnant).

    Moi je suis plutôt contemplatif, alors voilà un quizz, depuis l’épaule du K2 sur les Abruzzes.
    On voit un peu à droite de l’axe du grimpeur, très, très loin à l’horizon un massif trifide qui se détache qui paraît plus haut que le reste. Mais qu’est ce donc?
    Indic: c’est un massif de 7000 (du coup ça convient comme commentaire dans cet article, on s’égare pas…) mais ce n’est pas dans le Karakoram…et c’est un massif bien connu.
    https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/88/K2_-_shoulder.jpg

  • thomas - 19 mars 2018 à 17 h 34 min

    Je ne suis pas sûr mais il me semble reconnaitre la Coulée du grand Bronze dont la première a été faite en 1979 par Jean-Claude Dusse.

  • guillaume - 19 mars 2018 à 18 h 21 min

    T’es à deux doigts de conclure!

  • Mez - 19 mars 2018 à 20 h 32 min

    @ Guillaume
    L’hindou kouch!!!

  • Jean-Paul - 20 mars 2018 à 12 h 28 min

    Nanda Devi?

  • Mez - 20 mars 2018 à 13 h 11 min

    Pamir!

  • guillaume - 20 mars 2018 à 13 h 48 min

    La direction est SSE plus ou moins, ce que l’on voit c’est le massif du Nun-Kun, des 7000m proposés par des agences.

  • Mez - 20 mars 2018 à 17 h 55 min

    crotte de bique!

  • Jean-Paul - 21 mars 2018 à 15 h 18 min

    Nun-kun! Mais bien sûr…
    C’est pas dans ce massif que se trouve le Yu Kun Kun, célèbre pour avoir été gravi pour la première fois par la cordée De Funes / Bourvil en 1965 et encore aujourd’hui proposé par l’agence Gérard Oury et héritiers?
    Là je vous parle d’un temps que les moins de 50….. 🙂
    Pardon…
    Je m’égare!

  • thomas - 24 mars 2018 à 9 h 40 min

    Petite précision sur Messner : il a également gravi le Noshaq (7 492 mètres) dans l’Hindou Kouch en 1972 et il a réussi, en 1981, la première ascension de la face nord du sommet central (pas le sommet principal) du Chamlang (Népal, 7 321 mètres) avec Doug Scott. Pas si kun-kun qu’il en a l’air le Reinhold !

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