Les heures folles du Nanga Parbat

29 janvier 2018 - 22 commentaires

Il y avait Vincendon et Henry au Mont-Blanc, Claudio Corti à l’Eiger, les deux Allemands aux Drus ou encore René Desmaison aux Grandes Jorasses… il y aura désormais Elisabeth Revol au Nanga Parbat. Car c’est bien une nouvelle page de l’histoire du secours en montagne qui s’est écrite sur le neuvième sommet du monde pendant ces quelques heures complétement folles que le monde de l’alpinisme n’est pas prêt d’oublier.

« Tomek est captivé par le Nanga et a vécu depuis plusieurs années une histoire de dingue avec cette montagne »

Elisabeth Revol fait partie de ces alpinistes qui aiment fermer la porte derrière eux lorsqu’ils partent en montagne. Le moins de contact possible avec l’extérieur pour vivre pleinement l’aventure : « En hiver, tu as peu de monde sur la montagne et c’est vraiment ce que j’aime, m’immerger pendant un certain temps loin du monde et vivre ce que j’ai à vivre avec la montagne » m’avait-elle confié à son retour du Nanga Parbat en 2016*. C’est pourtant son téléphone satellite qui lui a probablement sauvé la vie. Son téléphone, sa résistance hors-norme, une bonne dose de chance et quelques amis polonais.

C’est dans la soirée du 25 janvier qu’est arrivé le premier sms sur le téléphone de Ludovic Giambiasi qui coordonne l’expédition depuis la France. Elle vient de réussir le sommet avec Tomek Mackiewicz, son fidèle compagnon de cordée depuis plusieurs années mais dans la descente, les choses tournent mal. Tomek est victime d’ophtalmie des neiges et semble souffrir d’un œdème pulmonaire. Ce sommet, l’alpiniste polonais à la robustesse légendaire, en avait fait une affaire personnelle : « Tomek est captivé par le Nanga et a vécu depuis plusieurs années une histoire de dingue avec cette montagne » disait Elisabeth après leur tentative de 2016 qui était déjà la sixième sur le Nanga Parbat pour Tomek. A-t-il trop poussé la machine pour toucher son Graal ? Toujours est-il qu’à 7 450 mètres, la machine s’enraye et la situation devient rapidement critique.

« Ça va, hyper soif et faim et dodo 5 minutes »

Le lendemain matin, les nouvelles sont dramatiques : ils ont réussi à descendre de quelques mètres mais Tomek est au plus mal. Il n’ira pas plus loin… Elisabeth, lucide du début à la fin, doit se résoudre à le laisser dans la tente pour essayer de redescendre seule. Pendant ce temps-là, à environ 150 km plus à l’ouest, au camp de base du K2, la cohorte d’alpinistes polonais est mise au courant de la situation au Nanga Parbat. Le branle-bas de combat est immédiat. En quelques instants, une équipe de secours est prête et n’attend plus que l’hélicoptère qui doit les conduire vers Elisabeth et Tomek. Mais l’hélico tarde. Qui va payer ? Nous ne sommes pas en France, le secours en montagne n’est pas gratuit. En quelques heures pourtant, une campagne de financement participatif et un gigantesque élan de solidarité permettent de faire décoller la machine. A 13h40 heure locale, Denis Urubko, Adam Bielecki, Piotr Tomala et Jarosław Bator embarquent à bord. C’est l’élite de l’himalayisme hivernal qui vole vers les deux naufragés.

Mais la météo capricieuse retarde encore les secours qui sont bloqués au ravitaillement à Skardu. Il commence à être tard et Elisabeth voit venir un nouveau bivouac glacial… Les échanges sms avec la France lui permettent de tenir le coup : « Ça va, hyper soif et faim et dodo 5 minutes » écrit-elle. Les batteries du téléphone se vident, le contact est bientôt coupé… puis revient en même temps que la chance tourne : « Je descends, tant qu’il y a des cordes ». L’hélicoptère finit par larguer les quatre alpinistes polonais à 4 900 mètres. Son téléphone permet de la localiser : Elisabeth les attend à un peu plus 6 000 mètres. Adam Bielecki et Denis Urubko qui composent la cordées de pointe, viennent de passer deux nuits à cette altitude sur le K2. Ils sont parfaitement acclimatés et les conditions météo permettent de grimper, même dans la nuit qui vient de tomber sur Elisabeth et Tomek.

Bielecki et Urubko à la hussarde

La suite, c’est une ascension hallucinante, à la hussarde et à la frontale ! 1 200 mètres de dénivelé avalés en un peu plus de huit heures sur la voie Kinshofer ! A 1h50, la jonction est faite. « Elisabeth, nice to see you ! » peut-on entendre sur une vidéo postée sur Facebook. C’est la voix de Denis Urubko, sortie de nulle part. Malgré des gelures aux pieds et aux mains, la Drômoise peut entamer la descente qui débute une heure plus tard. En chemin ils retrouvent Piotr Tomala et Jarosław Bator qui ont le matériel médical. A dix heures, dimanche matin, les cinq alpinistes atteignent le camp de base où un hélicoptère embarque Elisabeth vers l’hôpital d’Islamabad. Fin du calvaire.

« Le sauvetage de Tomasz est malheureusement impossible – les conditions météorologiques et l’altitude mettraient la vie des sauveteurs dans un danger extrême. C’est une décision terrible et douloureuse. Toutes nos pensées vont vers la famille de Tomek et ses amis » écrira Ludovic Giambiasi quelques heures plus tard sur Facebook. Le sauvetage insensé d’Elisabeth avait un temps fait espérer celui de son compagnon de cordée mais ceux qui connaissent ces montagnes le savaient depuis le début, pour Tomek la partie était perdue d’avance… Cruelle passion que celle qui consiste à gravir les plus hauts sommets du monde…

* Elisabeth Revol a gravi le Gasherbrum I (8 068 mètres), le Gasherbrum II (8 035 mètres) et le Broad Peak (8 047 mètres) en 2008, puis le Lhotse (8 516 mètres) en 2017. Toutes ces ascensions ont été réussies en style alpin. Sa tentative au Nanga Parbat était la quatrième, toutes en hiver.

Pour info : les amis de Tomek ont mis en place une campagne de dons en ligne pour la famille de Tomek Mackiewicz : https://www.gofundme.com/rescue-on-nanga-parbat

Elisabeth Revol et ses sauveteurs du Nanga Parbat : Denis Urubko et Adam Bielecki
Elisabeth Revol au centre, Denis Urubko à gauche et Adam Bielecki à droite (Photo Denis Urubko via Facebook).

Chullanka, vos sports grandeur nature

22 Commentaires

  • Yves Ballu - 29 janvier 2018 à 11 h 28 min

    Bravo pour cet article très bien documenté.

  • Pedro26 - 29 janvier 2018 à 12 h 28 min

    Merci Thomas pour cet article.

  • Jeanphi - 29 janvier 2018 à 17 h 40 min

    Très bel article et une fin tragico-heureuse, avec un grand coup de chapeau à cette cordée polonaise qui rentre à coup sûr dans la légende.

  • Pedro26 - 30 janvier 2018 à 6 h 51 min

    « Il y avait Vincendon et Henry au Mont-Blanc, Claudio Corti à l’Eiger, les deux Allemands aux Drus ou encore René Desmaison aux Grandes Jorasses… il y aura désormais Elisabeth Revol au Nanga Parbat.  »

    Et ne pas oublier Tomek Mackiewicz, encore une fois…

  • Pedro26 - 30 janvier 2018 à 6 h 59 min

    Il y a eu aussi Iñaki Ochoa de Olza sur l’Annapurna en 2008, dans quasi les mêmes conditions que Tomek, seul dans sa tente à 7300m, victime du « mal des montagnes » (de trop de temps passé si longtemps trop haut…)

    Ueli Steck n’avait rien pu faire, malgré une tentative de sauvetage exceptionnelle aussi, sinon redescendre pour sauver sa peau…

  • Pedro26 - 30 janvier 2018 à 7 h 03 min

    « Il y avait Vincendon et Henry au Mont-Blanc, Claudio Corti à l’Eiger, les deux Allemands aux Drus ou encore René Desmaison aux Grandes Jorasses… il y aura désormais Elisabeth Revol au Nanga Parbat. »

    Non, désolé, ce n’est pas comparable, cela n’a rien à voir, même…

  • Pedro26 - 30 janvier 2018 à 7 h 11 min

    « Il y avait Vincendon et Henry au Mont-Blanc, Claudio Corti à l’Eiger, les deux Allemands aux Drus ou encore René Desmaison aux Grandes Jorasses… il y aura désormais Elisabeth Revol au Nanga Parbat. »

    Non…
    Vous parlez de très vieus drames dans les Alpes, qui culminent à 4800m, en Europe, et pour Eli et Tomek on parle de 8100m, du Nanga Parbat, et en hiver..
    Cela n’a rien à voir…
    Vous mélangez votre vieille littérature occidentale moisie, les vieux livres que vous avez lu, avec la réalité d’aujourd’hui…

  • Pedro26 - 30 janvier 2018 à 7 h 22 min

    Sans parler de Martin Minarik, un autre compagnon de cordée d’Elisabeth Révol qui n’est pas redescendu lui non plus, sur l’Anapurna en 2009…

    Encore trop longtemps trop haut, comme d’habitude…

    Et à cette époque, pas de sauveteurs Polonais, pas de médiatisation, pas de Crowdfunding, rien, personne…

    Peu d’articles de journaux, non plus…
    Pourtant, il y en avait des choses à dire…

  • Mez - 31 janvier 2018 à 8 h 13 min

    L enorme chance D Elisabeth est que les polonais n était pas trop loin et surtout acclimatés!! deuxième chance c était Bialecki et Urubko( qui est Kazack en fait) peut être les meilleurs himalayiste du moment!!Leurs montés de la voie Kinschoffer ( tu me corrige Thomas si je me trompe),ultra difficile de nuit en quelques heures est juste du domaine de l extraordinaire( dans les exploits de l alpinisme!?)
    Le tout donne une vie sauvée!!Pour Tomek c était terminé au moment ou Eli lui a dit au revoir pour redescendre( tout le monde le sait sauf Paris Match!!)

  • thomas - 31 janvier 2018 à 9 h 51 min

    Dans la liste des éléments qui ont joué en sa faveur, on pourra ajouter la clémence de la météo qui a permis cette fameuse ascension en pleine nuit. La voie Kinshofer (ouverte en 1962 par Toni Kinshofer, Siegfried Löw (mort à la descente) et Anderl Mannhardt) est la voie normale du Nanga Parbat. Il faudrait demander leur avis à des alpinistes qui l’ont déjà empruntée mais d’après ce que j’ai pu lire, c’est pas simple mais il y a pire en Himalaya question difficulté. Il faut aussi ajouter que Bielecki et Urubko (qui a obtenu la nationalité polonaise il y a quelques années et qui est donc Kazakho-polonais) ont pu utiliser les cordes fixes installées par les expéditions commerciales de la saison dernière. Ils redoutaient qu’elles soient prises dans les glaces de l’hiver mais elles étaient finalement plutôt en bon état. Ça a joué dans la vitesse d’ascension. Tous ces éléments n’enlèvent évidement rien à ce formidable acte de bravoure !

    Quant à Tomek, je pense effectivement qu’il n’a jamais été question d’aller le chercher… Il était trop haut et les Polonais n’étaient pas acclimatés pour cette altitude. Ils auraient certainement pu l’atteindre en continuant sur leur lancée, mais ils n’auraient jamais pu le redescendre et auraient mis leurs propres vies en danger.

  • Mez - 31 janvier 2018 à 8 h 36 min

    Pour info le grand Denis avait déjà sauvé Lafaille sur cette même montagne y a une quinzaine d années,c était passer inaperçu car Katia Lafaille avait fait un black out sur l info.On touche pas au mythe!!!

  • thomas - 31 janvier 2018 à 9 h 58 min

    Ça c’était au Broad Peak en 2003. Lafaille avait effectivement souffert d’un œdème pulmonaire à la descente. Urubko et l’Américain Ed Viesturs lui avaient porté secours.

  • Mez - 31 janvier 2018 à 10 h 23 min

    Tu as tout a fait raison,je crois qu’ il avait fait le sommet après!

  • Mez - 31 janvier 2018 à 10 h 30 min

    Pour la kinschoffer il y a bien pire en himalaya mais la voie est connue pour être très raide,Ce qui facilite pas les secours ont voit bien les photos des rappels de descente!!
    C juste des monstres et ils repartent pour le K2( des polaks quoi!! de la trempe de Kukuzcka et consort!)

  • Isabelle - 31 janvier 2018 à 12 h 46 min

    Denis Urubko est un surhomme !
    Il a sauvé plusieurs alpinistes, en 2001 au Lhotse, 2003 au K2 et au Broad Peak, cette année au Nanga Parbat…

  • Isabelle - 31 janvier 2018 à 12 h 47 min

    Désolée je n’ai pas mis le lien au bon endroit, le voici :
    http://www.planetmountain.com/en/news/alpinism/denis-urubko-summits-broad-peak.html

  • Pedro26 - 31 janvier 2018 à 21 h 06 min

    L’Armée de l’Air Pakistanaise, d’ordinaire si réticente à envoyer un (ou 2) hélicos avant que tous les frais d’affrêtement des vols ne soient payés par avance, a dû être un peu surprise pour le coup !
    Jamais vu autant de pognon affluer en si peu de temps !
    Mais qu’est-ce qui se passe ?
    Non seulement ils ont dû être surpris, mais ils ont même dû refuser du fric !!!
    Ils ne pouvaient pas facturer tous les vols par avance !

    Les opérations de financement participatif ont fonctionné, et même plus qu’espéré !

    De quoi presque remettre en question leur système de décision pour le sauvetage en montagne au Pakistan…

    Par contre, en France, ça leur plait moyen les virements bancaires au Pakistan en plein week-end !
    Seules les banques se gavent au passage, prennent leur commission lors de la conversion US$-Euros-US$, et vous bloque vos comptes sur l’ordre de « Tracfin » !
    Merci la France ! Merci !

    Alors faut bien avouer que les Polonais ont bien assurés et vite, y compris pour garantir les paiments.
    Honte à la France !

  • Pedro26 - 31 janvier 2018 à 22 h 34 min

    Interview Eli Revol:

    https://www.francetvinfo.fr/sports/sports-extremes/video-j-ai-vu-deux-frontales-qui-arrivaient-j-ai-commence-a-hurler-l-alpiniste-elisabeth-revol-raconte-son-sauvetage-sur-la-montagne-tueuse_2587884.htm

    Beaucoup trop de temps passé en haute altitude, beaucoup trop de temps…
    Ca ne pardonne jamais, et pourtant, tu le savais, Eli, n’est-ce pas ?

  • Pedro26 - 3 février 2018 à 1 h 39 min

    C’est donc la seconde fois qu’Elisabeth Revol redescend sans son équipier (l’autre fois c’était sur l’Anapurna en 2009 et son compagnon de cordée le tchèque Martin Minarik n’a jamais été retrouvé), et pour exactement la même raison : trop longtemps trop haut…

    Il semble que la « petite » Eli Revol (45 kg, 1,56 m) resiste très bien à la très haute montagne, à la très haute altitude, en tout cas mieux que ses compagnons masculins, pourtant bâtis comme des bûcherons, et aussi très expérimentés sur les 8000m…
    Tomek a aussi passé des semaines dans ces conditions durant ses 7 tentatives au Nanga Parbat en hiver, y compris avec Eli Revol (3 années de suite avec elle).
    Ils se connaissent parfaitement, ils connaissent leurs corps, leurs symptomes, leur resistance au froid et à l’altitude…
    Ils ont déjà passé des dizaines de jours ensembles par -30°C ou -40,°C et 100 à 150 km/h de vent, à 7000 et 8000m, sur cette même montagne en hiver, et cette même voie de montée (la Messner)…

    Peut-être est-ce la physiologie de la femme qui est plus résistante, ou de cette femme en particulier…

    Ou peut-être que ses équipiers masculins ont un peu tardé à lui dire qu’ils n’allaient pas bien, alors que elle, la petite femme, allait encore bien et qu’elle voulait continuer…
    C’est un milieu où l’égo compte beaucoup, aussi.

    C’est difficile à dire…

  • Pedro26 - 5 février 2018 à 3 h 38 min

    le Monde a finalement corrigé son article : « Mise à jour le 3 février à 13 heures : contrairement à ce qui avait été initialement écrit, seule la Pologne a annoncé couvrir les frais de l’opération. »
    http://www.lemonde.fr/sport/article/2018/02/03/la-pologne-et-la-france-couvrent-les-frais-des-secours-a-nanga-parbat_5251181_3242.html

    En fait, ni la Pologne ni la France n’a rien payé, puisque ce sont les internautes qui ont donnés via les cagnottes en ligne qui ont déjà tout payé !
    Les vols des hélicos, ce sont nous qui les avons payé, immédiatement, la nuit du 25 au 26 janvier, et le 27…

  • Pedro26 - 13 février 2018 à 19 h 25 min

    Et ça continue !
    Déjà 158 commentaires sur cet article de Montagnes Magazine !
    http://www.montagnes-magazine.com/actus-affaire-nanga-parbat-point-situation

    Un site web qui en général ne recueille aucun commentaire…
    Allez chercher l’erreur !

  • Pedro26 - 22 février 2018 à 0 h 05 min

    Le problème de Zab Révol, ce n’est pas sur le Nanga Parbat avec Tomek Mackieviz en 2018, mais bien sur l’Annapurna en 2009 avec Martin Minarik…
    Là, par contre, il y avait à redire…

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