K2 1986, chaos à 8 000 mètres

28 novembre 2016 - 2 commentaires

Il y a, au pied du K2, un amas de pierres et de taules appelé le mémorial Gilkey. Cette sorte de cairn érigé en souvenir de l’alpiniste américain Art Gilkey disparu au K2 en 1953, sert aujourd’hui à honorer la mémoire de tous les alpinistes ayant trouvé la mort sur « la montagne des montagnes ». Entre le 21 juin et le 10 août 1986, après une suite d’évènements improbables, la taille du mémorial a presque doublé…

Un camp de base surpeuplé

Dix avant la tragédie à l’Everest, rendue mondialement connue par le best-seller éponyme de Jon Krakauer, le monde de l’alpinisme avait déjà été sérieusement secoué par un désastre tout aussi funèbre. C’était au K2 en 1986. Cet été-là, pour vingt-sept alpinistes qui atteignirent le sommet, treize trouvèrent la mort… Mais si à l’Everest les victimes étaient essentiellement des touristes et leurs guides, celles du K2 n’avaient rien de l’amateurisme. D’ailleurs, le K2 n’est pas une montagne pour les amateurs. Ici, pas de voie normale. Même l’itinéraire des Abruzzes, le plus emprunté, est réservé aux alpinistes aguerris qui connaissent les dangers de la haute altitude et y sont préparés. Mais alors comment expliquer qu’autant de grands noms de l’himalayisme se soient laissés prendre au piège comme de vulgaires alpinistes du dimanche ?

Une chose est sûre, il y avait trop de monde cette année-là sur le K2. Pas moins de neuf expéditions avaient reçu un permis pour tenter l’ascension avec chacune un objectif bien précis. Si certains briguaient la première du pilier sud et sa fameuse « Magic Line », d’autres comme la française Liliane Barrard et la polonaise Wanda Rutkiewicz ambitionnaient de réaliser la première féminine. Pour Jerzy Kukuczka, à la poursuite de Reinhold Messner dans la course aux 8 000, l’objectif était un onzième sommet de plus de 8 000 mètres, toujours par une voie nouvelle. Une énorme expédition coréenne alourdie par des tonnes de matériel, cherchait, elle, simplement à atteindre le sommet sans se soucier d’une quelconque éthique. Une équipe américaine, des britanniques, des autrichiens et quelques italiens complétaient l’imposant contingent de grimpeurs qui donnait au camp de base du K2 des allures de camping des flots bleus.

L’ambition des Barrard

C’est le 21 juin que les choses commencèrent à mal tourner lorsque deux américains, Alan Pennington et John Smolich, furent emportés par une avalanche au pied de la « Magic Line » qu’ils allaient attaquer. Deux jours après l’accident des Américains, Wanda Rutkiewicz fut la première femme a atteindre le sommet du K2 suivie, quelques instants plus tard, par Liliane Barrard, accompagnée de son mari Maurice et de leur ami Michel Parmentier. Ces quatre-là, en arrivant trop tard au sommet, auraient du se douter que leur descente allait tourner au cauchemar, mais leur ambition était trop forte. S’ils résistèrent à l’inévitable bivouac dans la zone de la mort, la tempête qui arriva sans prévenir le lendemain eut raison des dernières forces de Maurice et Liliane Barrard qui n’atteignirent jamais le camp de base. Le mois de juin n’était pas encore achevé que le mémorial Gilkey comptait déjà quatre plaques de plus…

Au début du mois de juillet, pendant que le français Benoît Chamoux réussissait l’exploit d’atteindre le sommet en vingt-quatre heures chrono via l’éperon des Abruzzes, dans la face sud, un autre drame prenait tournure. Après avoir lutté pendant quatre jours et quatre nuits dans une voie d’une difficulté extrême à très haute altitude, les deux Polonais Jerzy Kukuczka et Tadeuz Piotrowski se retrouvèrent un peu dans la même situation que les Barrard quelques jours plus tôt : le sommet était dans la poche mais la descente s’annonçait dantesque. Et lorsque Piotrowski perdit un de ses crampons et commença à glisser dans la pente, Kukuczka ne put que s’agripper à son piolet pour ne pas être entrainé, lui aussi, dans l’abime. Contrairement aux autres, la sixième victime mourut prudemment. Le formidable Italien Renato Casarotto chuta en effet dans une crevasse proche du camp de base après avoir renoncé à sa tentative en solo sur la « Magic Line » en raison des conditions météo exécrables. Mi-juillet, six plaques de plus. Et le pire restait à venir…

Trois tentes pour douze alpinistes

A force de persévérance et de drames, la « Magic Line » fut finalement réussie le 3 août par les Polonais Wojcich Wróż, Przemek Piasecki et le Tchèque Peter Bozik. Mais au beau milieu de la descente, harassé de fatigue, Wróż tomba bêtement d’une corde fixe dont il n’avait pas vu la fin. Le lendemain, c’est le porteur pakistanais Muhammad Ali qui fut tué par une chute de pierre non loin du camp de base. Huit plaques. Puis soudain, ce fut le chaos. La plupart des expéditions plièrent bagage mais certains grimpeurs autrichiens, britanniques et polonais décidèrent de rester sur la montagne et de plus ou moins unir leurs forces pour tenter le sommet tout en profitant du matériel des coréens dont les pratiques avaient pourtant été préalablement sérieusement critiquées. A ce moment-là, rien d’autre que le sommet ne semblait compter pour ceux qui restaient. Ainsi, le 3 août, entre ceux qui montaient et ceux qui descendaient, douze grimpeurs se retrouvèrent en même temps au dernier camp d’altitude pour s’entasser comme des bêtes dans les trois tentes disponibles. Parmi les malheureux emberlificotés dans ce marasme, se trouvaient pourtant des alpinistes de la trempe d’Alan Rouse, chef de file de l’himalayisme britannique, ou Kurt Diemberger dont l’immense expérience aurait du suggérer à tout le monde de faire demi-tour…

A cinq dans une tente prévue pour trois, impossible de se reposer. Pourtant au matin du 4 août, il y en eut encore pour partir vers le sommet. La tempête qui les cueillit au retour les obligea à s’entasser de nouveau dans les tentes où Julie Tullis, la compagne de Kurt Diemberger, fut la première à mourir d’épuisement. Lorsque les survivants entamèrent la descente, ils laissèrent Alan Rouse à ses délires. Il mourut probablement peu de temps après. Les Autrichiens Hannes Imitzer et Alfred Wieser s’effondrèrent au bout de quelques mètres seulement. La Polonaise Dobroslawa Miodowicz-Wolf dite « Mrufka », lâcha prise un peu plus tard et son nom fut gravé sur la treizième plaque du mémorial Gilkey… Willi Bauer et Kurt Diemberger furent les seuls à réussir à se trainer jusqu’au camp de base où le scalpel attendait leurs extrémités gelées.

Les raisons du désastre

Comment expliquer les raisons d’un tel désastre ? Malchance ? Concours de circonstances ? Imprudence ? Pour Jim Curran présent cette été-là au K2 et auteur du livre Fascination du K2, il est difficile de tirer des leçons sur ces tragédies tant chaque cas fut différent, mais il leur trouve tout de même un point commun évident : l’ambition. Dans un article paru dans le magazine Outside en 1986*, l’alpiniste australien Greg Child évoque quant à lui Reinhold Messner dont le talent « a peut-être altéré le jugement de ceux qui voulaient se mesurer à lui, donnant une confiance illusoire à des grimpeurs qui ne possédaient pas ce sens inexplicable de la montagne qui a permis à Messner de rester en vie pendant toutes ces années. » De nombreux polonais ayant été impliqués dans ces évènements, Bernadette McDonald y revient longuement dans Libres comme l’air, son livre consacré à l’histoire de l’alpinisme en Pologne et fait état d’un manque de cohésion dans les différentes équipes : « Il y avait trop d’équipes, qui ne formaient pas de véritables équipes mais plutôt des groupes hétéroclites d’alpinistes indépendants, réunis dans une ultime tentative pour aller au sommet. (…) Il y avait très peu de loyauté à espérer lorsque la situation dégénéra. »

Les treize victimes du K2 à l’été 1986 :

  • John Smolich – Américain – Avalanche le 21 juin
  • Alan Pennington – Américain – Avalanche le 21 juin
  • Liliane Barrard – Française – épuisement le 24 juin
  • Maurice Barrard – Français – épuisement le 24 juin
  • Tadeusz Piotrowski – Polonais – Chute le 10 juillet
  • Renato Casarotto – Italien – Chute dans une crevasse le 16 juillet
  • Wojciech Wróż – Polonais – chute d’une corde fixe le 3 août
  • Muhammad Ali – Pakistanais – Chute de pierre le 4 août
  • Julie Tullis – Britannique – épuisement le 7 août
  • Alan Rouse – Britannique –  épuisement, probablement le 10 août
  • Hannes Imitzer – Autrichien – épuisement le 10 août
  • Alfred Wieser – Autrichien – épuisement le 10 août
  • Dobroslawa Miodowicz-Wolf – Polonaise – épuisement le 10 août

Une abondante littérature est née de cette tragédie. En voici une liste non exhaustive  :

* Cet article a également été publié dans son livre Théorème de la peur

Mémorial Gilkey, camp de base du K2k2
Le mémorial Gilkey, au pied du K2 (Merci à Isaiah Janzen pour la photo).

2 Commentaires

  • alain cokkinos - 28 novembre 2016 à 23 h 54 min

    Excellent article,

    Comme je l’ai déjà écris, cette année là, nous étions sur le Hidden Peak, et nous avions rencontré Michel Parmentier, à sa descente, au niveau d’Urdukas.
    Son récit relevait, de mon point de vue, du « complexe » du survivant.
    Nous avons ensuite été informés des autres tragédies. Celle de Renato Casorotto, nous ayant semblé la plus désolante, puisqu’il est mort dans une crevasse
    tout près du camp de base.
    En temps que « Leader », j’ai commencé à prendre la mesure de ce qui pouvait nous arriver, il n’ y a aucune comparaison possible, en tant que difficultés, entre ces 2 montagnes, la météo était en revanche commune.
    Nous étions une expé de copains, et chaque épouse, m’avait demandé de ramener son conjoint vivant…En fin de compte tout s’est bien passé, avec la première équipe,emmené par Reinmar Joswig, ils ont été 3 a atteindre le sommet.La seconde équipe ( dont je faisais partie à due subir une nuit de neige, et de vent au dernier camp, et nous sommes rentrés « limite limite » par le couloir qui ne demandait qu’à couler . En fait, je n’ ai ps vécu cette expé comme un succés, j’ ai recommencé à « respirer », quand toute l’ équipe a franchi la fameuse poutre au dessus d’ Askole.
    En ce qui concerne Reinhold Messner, on oublie souvent ses capacités physiologiques très élevées. ( VO2 max de 84 +, pour les connaisseurs, cela aussi cela aide…)
    Reimar est mort à la descente sur le K2 en 93, après avoir fait le sommet, son ami Anatoli Boukreev, autre Géant de l’ Himalaisme. Rienmar et Peter tous deux morts à la descente avaient du tout donner pour atteindre le sommet, il ne leur restait rien pour la descente. Tous deux victorieux du Nanga Parbat en 90, leurs états quand nous les avions récupérés au dessus du camps un, nous avaient prouvés que le K2 était au dessus de leurs forces ( sans O2 bien entendu).Un déplacement Roscoff-Brème pour les essayer de les dissuader, n avaient servi à rien.
    Dans ce cas précis, il s’agit bien de la VO2 Max, comme pour un marathonien en surrégime qui s’ écroule à 5 km de l’ arrivée.
    Reinhold Messner est un athlète de haut niveau. ( Ref: le de dénivellé qu’ il faisait à l’entrainement 1300m/60′.
    Je crois que le Pr Richalet en charge de l’Arpe, était arrivé également à souligner ce paramètre.
    « par beau temps, ma petit soeur navigue »,elle ne traverse pas l’ Atlantique.
    alain

  • thomas - 29 novembre 2016 à 21 h 41 min

    Sacrée bestiole ce Messner !

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