Lucien Devies, « le de Gaulle de l’alpinisme »

7 novembre 2016 - 2 commentaires

C’est à Louis Lachenal que l’on doit ce parallèle lourd de sens entre le Grand Charles et Lucien Devies, emblématique dirigeant de l’alpinisme français qui régna sur la plupart des instances Alpines pendant près de trente ans, entre 1945 et 1975. Portrait d’un homme à poigne qui, ne l’oublions pas, fut d’abord un bel alpiniste.

S’il fit ses premières courses en compagnie de quelques guides Chamoniards au milieu des années 20, la carrière d’alpiniste de Lucien Devies commença véritablement en 1931, lorsque l’expérimenté Jacques Lagarde le prit sous son aile et l’emmena au Mont-Rose pour réaliser une belle première : la face est de la pointe Gnifetti (la « voie des français »). Mais c’est surtout avec l’immense Giusto Gervasutti, rencontré au cours d’une escalade dans les Dolomites, que le jeune grimpeur, né à Paris en 1910, va s’illustrer au milieu des années 30. Ils réaliseront ensemble deux grandes premières aujourd’hui encore considérées comme de grandes courses : la face nord de l’Olan en 1934 (la célèbre « voie Devies-Gervasutti ») et la face ouest de l’Aile froide occidentale en 1936.

Lucien Devies, artisan de la victoire sur l’Annapurna

Même s’il continua a grimper après coup, la mort accidentelle de son ami Gervasutti au mont Blanc du Tacul en 1946 fut un sérieux coup d’arrêt pour la carrière d’alpiniste de Lucien Devies qui se consacra alors pleinement à ses activités de dirigeant, parallèlement à sa profession d’industriel. Il a seulement 24 ans lorsqu’il entre au comité français de l’Himalaya où il fait ses premières armes en participant activement à l’organisation de l’expédition française au Hidden Peak en 1936 (1). A la fin de la seconde guerre mondiale, les choses s’accélèrent pour Devies qui n’a pas peur de cumuler les mandats et débute son règne en devenant président du Groupe de Haute Montagne, du Club Alpin Français, de la Fédération Française de Montagne et du comité de l’Himalaya.

Lucien Devies fait son entrée dans les livres d’histoire en 1950, en étant à la base de la fameuse expédition française à l’Annapurna. Cette expédition est son bébé : c’est sous son impulsion qu’ont été choisis l’objectif et l’équipe qui doit s’y attaquer mais c’est aussi lui qui a réussi à rassembler le budget colossal de l’expédition en mobilisant les pouvoirs publics et l’ensemble des français par le biais d’une inédite souscription nationale. C’est le début de l’alpinisme français estampillé « Devies » et c’est aussi à ce moment-là que certains commenceront à remettre en cause son emprise quasi gaullienne sur le microcosme alpin français. La conférence de presse donnée dans les salons du Club Alpin Français à Paris juste avant le départ pour le Népal et le fameux serment que durent prêter chacun des membres de l’expédition (2) laissèrent en effet un goût plutôt amer à certains membres de l’équipe dont Gaston Rébuffat qui n’était pas franchement en phase avec le discours éminemment nationaliste de son président.

Personnage central de l’alpinisme

Mais le succès retentissant de l’expédition à l’Annapurna ne fera que conforter Lucien Devies dans sa position de patron de l’alpinisme français, désormais assis sur un véritable trésor grâce aux bénéfices générés par la vente du livre Annapurna, premier 8000 écrit par Maurice Herzog dont les revenus iront tout droit dans les caisses du comité de l’Himalaya et permettront de financer confortablement les prochaines expéditions qui conduiront le gratin des alpinistes français sur les sommets du Makalu (en 1955 puis en 1971 via le pilier ouest), du Jannu (en 1962) ou encore de la Nana Devi (en 1975). A chaque fois, Devies tire les ficelles et sa personnalité, bien que quelque peu autocratique et souvent critiquée, se révèle diablement efficace.

En mettant bout à bout toutes les préfaces écrites par Lucien Devies dans les livres de montagne parus à cette époque dorée, on obtiendrait un pavé un peu rébarbatif mais qui résumerait assez bien les plus belles conquêtes françaises en Himalaya. Un coup d’œil à l’imposant fond des archives Lucien Devies disponible sur le site du Groupe de Haute Montagne, donne également une idée du travail accompli par celui qui a consacré sa vie à la montagne, comme le prouve le titre de sa biographie écrite par Olivier Hoibian : Lucien Devies, la montagne pour vocation (3).

Lucien Devies est mort à Sallanches en 1980. Dans l’histoire globale du sport, peu de dirigeants peuvent se targuer d’une telle longévité et d’une telle influence dans leur domaine. Bernie Ecclestone pour la Formule 1 ou David Stern pour le basket Américain sont peut-être de ceux-là, des personnages d’envergure, parfois ambigus mais aussi passionnés que passionnants.

(1) L’expédition dirigée par Henry de Ségogne montera jusqu’à 6 900 mètres sous l’impulsion de Pierre Allain, certainement le meilleur grimpeur de l’époque.
(2) Le serment était le suivant : « Je m’engage sur l’honneur à obéir au chef de l’expédition et dans tout ce qu’il me commandera pour la marche de l’expédition ».
(3) Editions L’Harmattan – 2004

Lucien Devies
Lucien Devies, personnage central de l’alpinisme français (photo tirée des archives du GHM).

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2 Commentaires

  • alain cokkinos - 7 novembre 2016 à 9 h 50 min

    Excellant article, qui a complété ma connaissance sur Lucien Devies. j’ ai eu le privilège d’etre le « leader » de l’expédition Fr de 1986, pour les 50 ième anniversaire de cette première tentative.
    Trois sur huit grimpeurs ont fait le sommet, et plus important que tout . Tout le monde est rentré saint et sauf.
    ( jamais de porteur au dessus du camp de base, dans toutes nos expéditions.)
    alain cokkinos

  • Dréano - 9 avril 2018 à 16 h 13 min

    Bonjour Monsieur Alain Cokkinos.
    Je connais le film titré KARAKORAM relatant l’expédition française de 1936 au Hidden Peak, et j’en ai lu le récit de Pierre Allain dans son livre « Alpinisme et compétition ». Le film dont j’ai la numérisation est la version remaniée en 1986 pour le cinquantenaire de l’expédition . Il existe un autre livre (de collection), écrit par le collectif restreint « Jean Escarra, Henry de Ségogne, Louis Neltner et Marcel Ichac », que je ne possède pas, et qui décrit l’épopée de 1936. Publié en 1937 par le Comité d’organisation , cet autre livre a notamment été édité chez Flammarion en 1938 ( et ré-édité en 1951 ) .
    A travers tous les documents consultés, je n’ai pu savoir de façon précise l’orientation du pilier choisi pour cette tentative , ou le nom qu’on aurait pu lui attribuer (tel que « voie des Français 1938) .
    Je trouve sur internet de belles photos de ce sommet, mais aucune qui correspond aux images assez médiocre de 1936. Je ne savais pas que la voie avait été reprise victorieusement en 1986 : avez-vous les références de documents permettant de découvrir cette autre aventure sur ce pilier d’anthologie pas très bien présenté géographiquement ?
    Merci. Bien respectueusement. Jean-Pierre Dréano, 4 rue Alfred de Vigny 91330 YERRES
    e-mail : hjipd@free.fr

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