La triste et lamentable histoire du Cerro Torre

3 avril 2016 - 6 commentaires

Les montagnes ne demandent rien à personne. La folie des hommes les place pourtant parfois au cœur des polémiques les plus invraisemblables. Celle, pathétique, du Cerro Torre en est un magnifique exemple. Au centre de cette histoire rocambolesque se trouve un alpiniste italien pour le moins saugrenu: Cesare Maestri alias « l’araignée de Dolomites ».

Situé aux confins de la Patagonie, non loin du célèbre Fitz Roy, le Cerro Torre est une redoutable paroi dont le sommet qui s’élève à 3 128 mètres d’altitude est la cible permanente de la fureur des éléments. En 1958, Walter Bonatti décide de tenter sa chance sur celle que beaucoup considèrent comme une montagne impossible à gravir et se rend en Patagonie accompagné de Carlo Mauri. Une fois sur place, ils ont la désagréable surprise d’apprendre qu’une autre expédition italienne est en route avec l’intention d’escalader, elle aussi, le Cerro Torre. A sa tête, un certain Cesare Maestri. Mais cette année-là, le Cerro Torre était trop grand pour eux et la compétition fratricide eut finalement lieu sur un sommet secondaire, le Cerro Adela. Est-ce la courte victoire de Bonatti qui lui fit perdre les pédales ? Mystère… il n’empêche que dès l’année suivante, Maestri mit le doigt dans un engrenage qui ne devait plus le lâcher…

Maestri-Egger au Cerro Torre: la plus grande victoire de l’histoire de l’alpinisme

En janvier 1959, Cesare Maestri est en effet de retour au Cerro Torre. Cette fois-ci, il est accompagné par le phénoménal alpiniste autrichien Toni Egger et le plus modeste Cesarino Fava qui se contentera de les attendre au camp de base. Le 28 janvier, les deux hommes se lancent dans l’ascension. Le 3 février Cesare Maestri est de retour. Il est dans un triste état mais surtout, il est seul… Ils ont réussi l’impensable mais Egger a été emporté par une avalanche lors de la descente. Maestri pleure son camarade mais regagne l’Italie en héros. Lionel Terray, qui aura le loisir d’observer le Cerro Torre lors de son expédition au Fitz Roy, écrira dans « Les conquérants de l’inutile »: « Aujourd’hui je n’ai pas changé d’avis et le succès de Toni Egger et César Maestri, qui réussirent à vaincre le Cerro Terro, sommet voisin du Fitz Roy mais certainement plus difficile encore constitue à mes yeux la plus grande victoire de toute l’histoire de l’alpinisme ».

La « montagne impossible » était vaincue mais sa légendaire difficulté continuait pourtant d’attirer les alpinistes de tout horizon. Et malgré l’évolution du matériel au fil des années, tous en revenaient dépités… comment ce diable de Maestri avait-il pu réaliser un tel exploit ? Il fallait se replonger dans son récit pour tenter de comprendre. C’est là que les sourcils commencèrent à se froncer. Déjà, pas de cliché du sommet. C’est Egger qui était en possession de l’appareil photo et il a disparu avec lui. Ensuite, pour expliquer leur réussite en un temps aussi rapide – deux jours et demi – Maestri avait évoqué une croûte de glace sur laquelle les crampons faisaient merveille, mais tous ceux qui sont passés après évoquent plutôt un manteau extrêmement friable. Il y eut aussi ces incohérences dans les récits de l’italien et des détails techniques un peu confus. Enfin, 300 mètres après le début de la paroi, plus aucune trace du passage d’Egger et Maestri… pas le moindre piton, rien… si bien qu’à la fin des années soixante, la controverse n’en finit plus d’enfler et l’exploit commence peu à peu à ressembler à une vilaine farce. Face à la critique grandissante, le bouillant Maestri va apporter une riposte pour le moins étonnante…

Et Maestri péta les plombs…

Au début de l’été 1970 – en plein hiver austral -, ulcéré par les accusations dont il est la cible, Cesare Maestri reprend la direction du Cerro Torre avec, dans sa valise, 400 pitons à expansion et un énorme compresseur de 80kg: un fou… Avec trois complices – Carlo Claus, Ezio Alimonta et Pietro Vidi – il entreprend de percer la roche grâce à sa machine démoniaque et d’y planter les pitons qui lui permettent de progresser lentement vers le sommet tout en hissant le compresseur au moyen d’un treuil. L’ascension la plus hideuse de l’histoire est en marche ! Comble de laideur, ils échouent à 450 mètres du sommet mais laissent tout en place et reviennent cinq mois plus tard pour finir leur triste labeur. Le 2 décembre, ils sont au sommet mais le maestro ne s’abaisse même pas à prendre une photo… les souillures laissées sur la montagne feront office de preuve. Le compresseur lui-même est abandonné accroché à une corde, comme ultime relique de l’histoire. La tristement célèbre « voie du compresseur » était née.

Pour ou contre la voie du compresseur ?

Mais l’histoire ne s’arrête pas là… En 2005, trois grimpeurs italiens – Alessandro Beltrami, Rolando Garibotti et Ermanno Salvaterra – parviennent enfin au sommet du Corre Torre via la voie empruntée par Meastri et Egger. Leur récit met un terme définitif aux spéculations sur la bonne foi de Maestri: aucune trace de son passage 46 ans plus tôt au même endroit… Fin de l’affaire ? Pas exactement… car pendant que les cadors s’intéressaient à la voie de 1959, la « via ferrata » installée par Maestri en 1970 faisait le bonheur des alpinistes amateurs en leur permettant d’atteindre le sommet sans forcer. Mais en 2012, à la stupeur générale, Jason Kruk et Hayden Kennedy, deux alpinistes aussi idéalistes qu’impertinents, entreprirent de déséquiper la voie jugeant l’action de Maestri comme « une atrocité complète ». L’intention était louable mais parmi la communauté, nombreux sont ceux qui considéraient cette voie comme partie intégrante du patrimoine mondial de l’alpinisme et qui s’élevèrent contre cette démarche un tantinet cavalière. Nouvelle polémique et création de deux écoles: les « pour » et les « contre ».

Pour illustrer la position de ceux qui condamnent le déséquipement, nous avons ce texte de Jean-Pierre Banville sur le site grimper.com et ceux qui le soutiennent se reconnaitront à travers cet article d’Arnaud Petit sur le site des Piolets d’Or. La voie fut finalement libérée quelques temps après le passage de Kruk et Kennedy, par le jeune et talentueux David Lama qui récolta le peu de gloire qu’il restait à prendre sur cette montagne qui, rappelons-le, ne demandait rien à personne…

Pendant ce temps-là Cesare Maestri va sur ses 87 ans et il continue de nier l’évidence…

En complément:

Le compresseur de Cesare Maestri
Et le compresseur, le voilà! © Lincoln Else/Red Bull Content Pool (source: redbull.com)

6 Commentaires

  • Christophe - 23 mars 2018 à 18 h 59 min

    Bonsoir Thomas,
    Merci pour cet article.
    J’ai lu celui de Charlie Buffet sur lemonde.fr que je trouve également remarquable en tous points.
    L’auteur se montre logiquement implacable en démontant méticuleusement le mensonge de Maestri.
    Mais sa thèse sur le fondement de l’imposture, résumée dans la dernière phrase de l’article, est généreuse :
    pour Maestri, « offrir un triomphe posthume au compagnon qu’il n’avait pas su sauver était le seul moyen de se libérer de l’insupportable culpabilité. »
    Je ne suis pas assez documenté pour me forger une opinion…aussi penses-tu que Maestri a effectivement menti pour rendre un hommage posthume au compagnon qu’il n’avait pu retenir dans sa chute ou plutôt que, de moins belle façon, il ne pouvait y avoir, pour l’ego de « l’araignée des Dolomites », d’autre issue que la victoire, quelles que soient les circonstances de cette ascension ?

  • thomas - 24 mars 2018 à 8 h 55 min

    J’ai bien peur que même le plus documenté des historiens ne puisse répondre à cette question… Maestri, personnage complexe, est bien le seul à savoir ce qui s’est passé là-haut… Si le sujet t’intéresse, je te conseille vivement la lecture du livre de Kelly Cordes : Cerro Torre. C’est la meilleure enquête sur cette histoire extravagante.

  • Mez - 24 mars 2018 à 12 h 37 min

    Maestri n est pas une personne complexe c est un déglinguos!!!et un menteur!!! c est tout!!

  • Christophe - 24 mars 2018 à 14 h 28 min

    Merci pour le tuyau, je vais tâcher de le lire.
    Il me semble que Maestri, tout comme Compagnoni et Lacedelli, n’a pas le courage de soulager sa conscience et que, jusqu’à la fin, il restera prisonnier de son mensonge.
    Etonnant le fait qu’il ne souvienne plus de la chute d’Egger…il s’en souvient comme si c’était hier bien sûr mais ne veut rien en dire apparemment….
    Une triste histoire oui…

  • Pierre - 29 mars 2018 à 19 h 23 min

    Le fait que Meastri ai réussi l’ascension avec le compresseur prouve de facto qu’il n’avait pas pu faire la 1re sans cet artifice, me semble-t-il

  • GALLENNE - 7 septembre 2019 à 11 h 18 min

    FOUTEZ LEUR LA PAIX AUX MONTAGNES ET FOUTEZ LA PAIX AUX CRETINS QUI TENTENT ;ils se tuent en se faisant plaisir et donnent a parler a pleins de gens qi sans doute s’emmerdeent.

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