Les cotations en alpinisme, une histoire ED+

23 décembre 2016 - Pas de commentaire

A la droite de la chaise : Lucien Devies. Le grand manitou de l’alpinisme français n’a pas encore commencé son règne mais il pose déjà quelques jalons. Il forme pour l’instant une redoutable cordée avec Giusto Gervasutti. A sa gauche : Etienne Bruhl. Honnête alpiniste, il n’est pas encore l’auteur du mémorable polar Accident à la Meije mais sa plume est déjà bien aiguisée. Au centre des débats : la mise en place d’une échelle de graduation en alpinisme. Devies est férocement pour, Bruhl est farouchement contre. Nous sommes en 1936 dans la revue La Montagne. Attention, passe d’armes !

« Propositions pour une graduation des difficultés dans les Alpes »

Avant de faire entrer les combattants dans l’arène, il convient de présenter un peu mieux l’objet de la discorde. Lorsque sont apparus les premiers guides descriptifs d’itinéraires – aujourd’hui communément appelés Topos – au début du siècle dernier, un problème majeur est apparu aux rédacteurs : comment apprécier et comment définir la difficulté d’une course par rapport à une autre. Car c’est bien là l’une des informations essentielles recherchées par le lecteur de ce genre d’ouvrage : suis-je assez qualifié pour cette course ? Autrement dit, j’ai débuté l’escalade la semaine dernière, puis-je me risquer dans la face nord des Grandes Jorasses sans craindre de souiller ma lingerie dès la première longueur ? Aujourd’hui, une rapide recherche sur le site internet Camp to camp m’indique pour une course comme la Walker, la cotation « ED- 6a > 6a VI P2 » que je comprends ainsi : « va donc plutôt jouer aux billes ». D’accord, mais en 1935 ?

C’est précisément en voulant remédier à ce problème que Lucien Devies publia dans la revue Alpinisme de juin 1935, un premier article intitulé « Propositions pour une graduation des difficultés dans les Alpes ». Ces propositions, basées sur l’exemple de l’échelle créée essentiellement pour les Dolomites, par le grimpeur Munichois Willo Welzenbach en 1926 (voir illustration), suggèrent de mettre en place une échelle comprenant six degrés et de proposer, pour chaque degré, un exemple de course correspondant à la difficulté. Ainsi, la voie normale de la Dent du Requin constituerait la limite inférieure du troisième degré. Sur cette même Dent du Requin, la voie Mayer-Dibona serait, elle, classée en cinquième degré.

Outre Lucien Devies, Armand Charlet, Giusto Gervasutti et Gabriele Boccalatte sont les grimpeurs ayant participé à l’élaboration de ces suggestions. En prévision d’une éventuelle volée de bois vert, Lucien Devies n’omet pas de préciser que cette échelle de graduation est à prendre avec des pincettes et saupoudre son texte de mises en garde qui s’avèreront pourtant insuffisantes : « Chaque alpiniste acquiert une notion empirique personnelle de la difficulté. Il n’est pas commode de l’exprimer. » Un peu plus loin : « La difficulté est toujours subjective, puisqu’elle n’existe que pour celui qui tente de la surmonter. » Et avant de conclure : « il ne faut pas confondre la valeur d’une escalade et son degré de difficulté. »

« nous serons nombreux à ne pas vouloir qu’on introduise dans la montagne les mœurs du vélodrome »

S’il avait accompagné son café matinal de quelques cacahuètes, Etienne Bruhl aurait probablement succombé à l’étranglement brutal que ne manqua pas de provoquer la lecture de cet article signé par son camarade Lucien Devies dans sa revue préférée. La guerre était déclarée et, si la riposte se fit attendre, c’est probablement qu’elle murissait dans les méninges de Bruhl tandis qu’il aiguisait sa plume, artillerie fine. C’est au mois de mars 1936, que Pierre Dalloz, rédacteur en chef de La Montagne, publia dans la revue du GHM la saillie de son ami issue d’une correspondance entre les deux hommes.

Dans ce pamphlet indirectement adressé à Lucien Devies et ses acolytes, Bruhl taille en même temps qu’il régale le lecteur : « Il était conforme à la nature humaine que cette graduation devînt un auxiliaire précieux de la compétition, de la hâblerie et même du charlatanisme conscient ou inconscient. » Puis il harangue ses troupes : « Nous avons lutté côte à côte, mon cher Dalloz, contre le téléphérique de la Meije, contre les refuges trop élevés qui sont susceptibles de défigurer les grandes courses, contre toutes les manifestations en haute montagne du soi-disant progrès. Nous nous opposerons de même et de toutes nos forces à ce nouveau sous-produit de la civilisation de cet américanisme qu’est la graduation des difficultés. L’alpinisme est une chose trop belle pour qu’on y touche. »

Pour appuyer ses arguments essentiellement basés sur le romantisme de la haute montagne et la sécurité des grimpeurs, il n’hésite pas à prendre l’exemple d’une cordée belge victime d’un accident dans les Dolomites l’été précédent : « Le vrai responsable n’est-il pas ce petit chiffre, insignifiant en apparence, mais combien brutal dans sa simplicité, qui a laissé entendre aux jeunes gens qu’ils étaient très supérieurs aux difficultés qu’ils allaient rencontrer ? » Bruhl, pour qui un bon récit évoque autant les difficultés d’une course qu’un chiffre en bout de ligne, se lamente ensuite de voir l’alpinisme prendre la même direction que les autres sports en prenant exemple sur le cyclisme : « Il est vrai que les alpinistes ne sont pas favorisés par le sort. Dans tout autre sport, ils verraient leur valeur consacrée par les chiffres; […] Un cycliste triomphe d’une demi-longueur; un boxeur descend son rival au quatorzième round; […] Pauvre alpiniste ! Quelle malchance pour lui de briller dans le seul sport où nul classement n’est possible… […] Mais nous serons nombreux à ne pas vouloir qu’on introduise dans la montagne les mœurs du vélodrome. Qu’ils abandonnent le piolet pour la pédale, ceux à qui sont nécessaires les encouragements de : « Hardi, Charlot ! » ou de « Vas-y Totor ! » ».

« L’amour n’est-il pas une « connaissance humaine » tout autant que l’alpinisme ? »

La parole est à la défense. Trois mois plus tard, Lucien Devies, toujours dans La Montagne, répond à Bruhl par le biais d’un article intitulé La graduation des difficultés. Déductions imaginatives, omissions, débordement de violences, aveu d’inexpérience… Le courrier de Bruhl est passé au peigne fin et chaque argument se veut contré par une éclatante démonstration. Le texte est trop long pour être épluché en entier, mais je retiens cette sentence censée conclure le débat : « Ne serait-ce pas là ce qui blesse : ceux qui nient la valeur technique de la graduation se recrutent surtout parmi ceux qui n’ont pas fait de grandes escalades ». Nous y voilà ! Les cadors sont pour, les tocards sont contre !

On pourrait en rester là mais dans le dernier numéro de l’année, Etienne Bruhl publie « Encore des degrés » et en remet un couche carabinée en regrettant cette fois-ci « la tendance de certains à vouloir introduire la Science dans les domaines où elle n’a que faire. » Nous retrouvons cette fois-ci un Bruhl teinté d’une savoureuse mauvaise foi qui n’hésite pas à transposer la graduation des escalades à celles d’œuvres d’art ou de jeunes filles plus ou moins charmantes : « nous insisterons pour que l’on donne au plus tôt une graduation moderne et relationnelle du sex-appeal. L’amour n’est-il pas une « connaissance humaine » tout autant que l’alpinisme ? » Difficile de ne pas prendre partie…

Et Henry de Ségogne siffla la fin de la récréation

Toutes les bonnes choses ayant une fin, c’est Henry de Ségogne qui siffla la fin de la récréation par le biais d’un communiqué succinct publié juste en-dessous de la dernière sortie d’Etienne Bruhl et que nous pourrions résumer ainsi : Nous sommes tous d’accord avec Bruhl mais nous donnons raison à Devies. Les cotations sont validées, Ite missa est. Plus que l’argumentation, je retiendrai l’introduction du président du GHM : « Nous désirons clore ici la controverse ouverte à propos de la graduation des difficultés. Cette discussion d’un sujet brûlant d’actualité aura, nous l’espérons, intéressé les lecteurs de La Montagne; pour notre part, nous l’avons jugée très opportune. »

Il faut croire que quatre-vingts ans plus tard, il s’en trouve encore pour s’y intéresser. J’aurais d’ailleurs aimé aller plus loin mais pour moi aussi la cloche vient de sonner et je dois aller chercher les enfants à l’école. Madame Summit Day (un bon VI sup) va rentrer tard et, sans vouloir froisser personne, je peux affirmer que c’est une soirée ED+ qui m’attend…

Les références des articles cités ci-dessus à retrouver dans les archives du GHM:

  • Proposition pour une graduation des difficultés dans les Alpes – Lucien Devies – Alpinisme, juin 1935 – N°1  – page 31
  • Correspondance entre Etienne Bruhl et Pierre DallozLa montagne, mars 1936 – N° 277 – page 40 (un extrait de la lettre en bas de cet article)
  • La graduation des difficultés – La montagne, juin 1936 – N° 280 – page 31
  • Encore des degrés – Etienne Bruhl – La montagne, décembre 1936 – N° 284 – page 21 (le clap de fin signé Henry de Ségogne se trouve dans ce même numéro à la page 24)

Précision : C’est en lisant l’excellente préface d’Accident à la Meije (édition Hoëbeke) par Anne Sauvy que m’est venue l’idée de cet article. Dans cette préface, Anne Sauvy suggère que « le débat tout entier mériterait d’être réédité ». Je ne suis pas loin de penser la même chose.

La graduation en escalade selon Welzenbach

Illustration de la fameuse échelle de Willo Welzenbach (Source : Wikipedia)

Correspondance entre Etienne Bruhl et Pierre Dalloz à propos des graduations en escalade

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