La cordée mystère

28 août 2016 - 8 commentaires

J’ai profité de l’été pour souffler quelques bougies. On s’en moquerait pas mal si mon ami Wiwi, fervent lecteur de ce blog et désormais grand admirateur de Walter Bonatti, n’avait eu la riche idée de m’offrir, pour l’occasion, l’original d’une photo d’alpinisme qui s’apparente à un trésor d’archéologie emprunt de mystère… Mais qui sont donc ces hommes qui, écrasés par le poids de l’effort et de leurs paquetages, marchent dans la neige vers un objectif inconnu ? Tentative d’expertise sur fond d’Histoire de l’alpinisme.

La cordée mystère

En Himalaya dans les années 30 ?

La photo est en noir et blanc, l’équipement a l’air rudimentaire et les piolets semblent tout droit sortis du sac à dos d’Armand Charlet : je situerais bien notre affaire entre les années 30 ou les années 40.  D’accord, mais où ? Le poids des paquetages me laissent penser que nos six larrons s’en vont installer ou ravitailler un camp d’altitude. De plus, les traces visibles devant notre premier de cordée semblent indiquer que des hommes sont déjà passés par ici il y a peu. Tout cela ressemble donc fort à des allers-retours entre des camps. Et que dire des ces gigantesques séracs ? Sans vouloir offenser notre beau massif du Mont-Blanc, l’ambiance n’est pas franchement alpine… Ainsi notre scène prendrait place entre 1930 et 1950 quelque part en Himalaya ? Et si nous jetions un œil à ce que nous proposent les annales de l’alpinisme sur le sujet ?

L’âge d’or de l’Himalayisme, c’est les années 50. A partir du 3 juin 1950 et la fameuse première de Herzog and Co à l’Annapurna, il aura en effet fallu seulement huit ans à l’homme pour parvenir au sommet de douze des quatorze 8000. Seuls le Dhaulagiri en 1960 et le Shishapangma en 1964 seront conquis dans les années 60. Mais avant cette période faste qui vit les grandes nations se tirer la bourre pour obtenir chacune leur 8000 (l’Annapurna aux français, l’Everest aux anglais, le Nanga Parbat aux allemands, le K2 aux italiens ou encore le Manaslu aux japonais), quelques expéditions de différents horizons avaient déjà tenté leur chance sur les périlleuses pentes himalayennes.

Au Nanga Parbat avec Willi Merkl ou Henrich Harrer ?

Les années 40 ayant été consacrées à la guerre plutôt qu’à l’alpinisme, le débat se retrouve finalement centré sur les années 30, dont la première expédition notable fut celle emmenée par l’allemand Günter Dyhrenfurth et le britannique Frank Smythe au Kangchenjunga en 1930 et qui parviendra à l’altitude respectable de 6400 mètres. L’année suivante, sur ce même sommet, c’est une expédition dirigée par l’allemand Paul Bauer qui échouera aux portes des 8000 mètres. Mais les deux sommets en vogue à l’époque, ce sont le K2 et surtout le Nanga Parbat qui va rapidement devenir une obsession pour les allemands et la propagande nazie (1) qui vont y organiser pas moins de cinq expéditions en sept ans. Si notre photo a été prise lors de l’une d’entre elles, alors notre premier de cordée se nomme peut-être Willi Merkl, chef des deux premières tentatives de 1932 et 1934. C’est d’ailleurs au cours de cette dernière expédition qu’il trouva la mort en compagnie de trois de ses camarades allemands et de six sherpas (2). Bilan certes tragique mais néanmoins inférieur à celui de 1937 qui vit une avalanche emporter seize alpinistes d’un coup… « La montagne tueuse » venait de gagner son surnom…

Mais toutes ces tragédies ne découragèrent pas les allemands qui tentèrent à nouveau leur chance en 1938 avec Paul Bauer et surtout en 1939 au cours d’une expédition devenue légendaire grâce au film de Jean-Jacques Annaud retraçant la fameuse épopée de Henrich Harrer qui, après avoir été refoulé du Nanga Parbat par le mauvais temps, fut arrêté par les autorités coloniales britanniques puis interné en Inde avant de passer sept ans au Tibet. Je refuse d’imaginer un seul instant que ma photo a été prise en studio à Hollywood et que Brad Pitt est mon premier de cordée…

Au K2 avec Charles Houston ou Fritz Wiessner ?

Mais si nous ne sommes pas sur le Nanga Parbat, peut-être sommes-nous sur le K2 ? Dans ce cas, notre premier de cordée pourrait bien être un certain Fritz Wiessner, figure marquante de l’alpinisme américain des années 30. Grand absent de l’expédition de 1938 qui atteignit l’altitude record de 7 800 mètres et dont le commandement fut finalement assuré par Charles Houston, Wiessner se rattrapa l’année suivante en se hissant jusqu’à 8 370 mètres, soit à quelques encablures à peine du sommet de « la montagne des montagnes ». Le sommet était à portée de main mais Pasang Dawa Lama, le sherpa qui l’accompagnait fut formel : « Non Sahib. Trop tard, Sahib. Demain ». La peur de l’obscurité fut fatale à l’exploit… Mais cette expédition à l’organisation ubuesque, fut aussi marquée par l’improbable calvaire vécu par son mécène Dudley Wolf qui, abandonné de tous, passa près de quarante jours dans la zone de la mort… (3)

Reste l’hypothèse de l’expédition de 1936 à la Nanda Devi. Certes le sommet n’atteint pas les 8 000 mètres mais la réussite de l’expédition emmenée par les anglais Bill Tilman et Eric Shipton en fit alors la montagne la plus haute – 7 816 mètres – jamais gravie par l’homme jusqu’à ce que Herzog et Lachenal n’atteignent le sommet de l’Annapurna quatorze ans plus tard. Inséparables, Tilman et Shipton, furent aussi des nombreuses tentatives anglaises sur l’Everest au cours de cette décennie (1933, 1935, 1936 et 1939).

Sur l’Hidden Peak avec Henry de Ségogne et Pierre Allain ?

Pourtant, depuis le début de cette histoire un détail du cliché m’obsède : l’homme qui mène la cordée me semble être coiffé d’un béret tout ce qu’il y a de plus français. Il s’agit probablement d’un effet d’optique mais après tout, les français n’ont-ils pas eux aussi tenté leur chance en Himalaya dans les années 30 ? C’était en 1936, sur l’Hidden Peak très précisément. C’est Henry de Ségogne, alors président du GHM, qui fut nommé chef d’expédition mais la star de l’équipe était sans conteste l’illustre Pierre Allain – probablement le meilleur grimpeur de l’époque – qui tira son petit monde jusqu’à 6 850 mètres avant d’être refoulé par la mousson. Si c’est bien d’eux dont il s’agit, nous connaissons alors peut-être les six membres de cette cordée dont le chef serait resté au camp de base pour assurer la logistique. Nous aurions ainsi dans l’ordre, Pierre Allain avec dans sa roue le cinéaste Marcel Ichac puis les quatre Jean : Leininger, Carle, Deudon et Charignon. CQFD.

En même temps, plus je la regarde cette photo plus je me dis que je me plante de vingt ans… elle me semble être en beaucoup trop bon état pour être d’un âge aussi canonique… mais après tout peu importe, nous voilà désormais incollables sur l’himalayisme des années 30 ! En attendant, si vous la cherchez, elle est dans un cadre au-dessus de mon bureau…

(1) voir l’article Adolf Hitler, chef de cordée
(2) Reinhold Messner raconte cette sordide histoire dans son livre La montagne nue
(3) voir l’article Dudley Wolfe, 38 jours en enfer

Chullanka, vos sports grandeur nature

8 Commentaires

  • alain cokkinos - 28 août 2016 à 20 h 36 min

    Bonjour,
    Une fois de plus j’ aimerais rappeler mon ami Reinmar Joswig, quatre 8000m, mort à la descente sur le K2, en dépit des efforts de ce formidable himalayiste qu’était Anotoli Boukreev.
    J’ ai en l’honneur d’etre le leader de l’expédition sur le Hidden Peak, en 86, d’etre le deputy leader en 1984 sur le Broad Peak, et d’ etre dans son équipe de soutient sur le Nanga Parbat en 1990.
    Nous avions une règle simple: aucun porteurs au dessus du camp de base. On ne paie personne pour se faire tuer. Reinmar, lui poussait la morale d’ un cran supplémentaire, il n’utilisait pas les équipements des autres équipes, jamais d’ O2 bien entendu. ( fair means) et il brulait toujours ses maigres restes avant de redescendre.
    Sur le Nanga, il était redescendu du camps 4, pour nous aider à redescendre Etienne Roblein, victime d’ une chute de pierres ( pneumothorax), alors que son équipier Peter Metzger était resté en altitude.
    Pour le K2, ni lui, ni Peter n’avait une VO2 suffisante pour atteindre le sommet et en redescendre. Je répète cette analogie: si sur un 400m, vous mettez tout sur les premiers 300, vous terminez en zigzagant. Sur le K2 les zigzags sont fatals.j’ étais allé jusqu’ à Bremen pour les avertir, sans succés. La présence d’ Anatoli m’avait un peu rassuré…ils sont morts tous les 2 à la descente.sans qu’Anatoli ne puisse faire plus que d’ essayer de convaincre Reinmar de redescendre.  » Nein » est le dernier mot qu’ il aura entendu de son ami.
    Pour moi, Reinmar était un « authentique », et cela reste rare en Himalaya.
    alain cokkinos.

    PS:la mauvaise réputation des Baltis,à l’époque était due au refus des équipes à etre intègres de manière continue et au refus quasi constant de se mettre à leur place .
    Reinmar et moi, portions les memes charges qu’eux, on a respecté les règles, et en les aidant dans les passages un peu délicats, nous en avions fait des amis…qu’il a été difficile d’abandonner à leurs hivers « glacial ».

  • thomas - 28 août 2016 à 21 h 19 min

    Ok Alain, mais ça n’a aucun rapport avec cet article…

  • Mathieu - 29 août 2016 à 8 h 08 min

    l’expé de Bonatti au Gasherbrum 4 après ces déboires au K2??

  • Wiwi - 29 août 2016 à 10 h 45 min

    Ah oui ! Je veux que ce soit ce bon walter !

  • thomas - 29 août 2016 à 13 h 47 min

    Et nous aurions alors, sur la même photo, en plus de Bonatti, Riccardo Cassin et Carlo Mauri ? Ça serait formidable ! Mais c’était en 1958, un peu trop récent me semble-t-il…

  • alain cokkinos - 1 septembre 2016 à 21 h 18 min

    Tu as raison Thomas,
    Trop longtemps gardé confidentiel, c’ est finalement sorti…totalement en dehors du sujet
    Je ferai gaffe, désormais.

    alain

  • pascaline - 8 septembre 2016 à 16 h 19 min

    En tous cas, la photo de mon loulou aura bien fait réfléchir ! et j’adore quand tu dis que 1958 c’est trop récent …

  • Pierre Marie Girardot - 10 octobre 2017 à 9 h 01 min

    Et ces deux expéditions suisses qui précédèrent la premiere victoire sur l’Everest :
    http://www.alpinfo.ch/rueckblick/fr/suisses/1952/tenzing.html
    in (pardon pour la pub involontaire) dans ce remarquable ouvrage et écrit dans un style non moins remarquable https://www.amazon.fr/Everest-trois-r%C3%A9cits-mythiques-Avant-premi%C3%A8res/dp/2081303175/ref=sr_1_4?s=books&ie=UTF8&qid=1507622374&sr=1-4&keywords=Arthaud+Everest

Flux RSS pour les commentaires de cet article.

Laisser un commentaire