Aconcagua 1954 : les Bleausards au sommet de leur art

26 octobre 2016 - 1 commentaire

Il y a un peu plus de soixante ans, six jeunes prolétaires parisiens vécurent une aventure colossale sur l’une des plus belles parois de la cordillère des Andes : la face sud de l’Aconcagua. L’histoire de cette bande de grimpeurs aussi talentueux qu’insolents dans cette région reculée du monde, et le tribut qu’ils payèrent en retour, méritent a minima d’être exposés ici, au royaume du grand alpinisme.

La face sud de l’Aconcagua après le Fitz Roy

En 1954, l’alpinisme français a déjà connu son heure de gloire avec la fameuse première de l’Annapurna le 3 juin 1950. Deux ans plus tard, en attendant d’obtenir une autorisation pour tenter leur chance sur l’Everest, les français s’orientent vers la Patagonie où Lionel Terray et Guido Magnone réussissent une nouvelle grande première au Fitz Roy. Après cette belle réussite, l’équipe dirigée par René Ferlet, secrétaire du Club Alpin Français et membre du GHM, profita d’un rab de temps pour effectuer une reconnaissance sur l’Aconcagua dont la face sud et sa « formidable paroi semblait constituer un magnifique objectif pour une future expédition. »(1) Mais les Britanniques ayant plié l’affaire à l’Everest en 1953, Terray et Magnone furent finalement envoyés en reconnaissance au Makalu en vue d’une tentative l’année suivante.

René Ferlet se tourna alors vers une bande de grimpeurs Parisiens dont la solide réputation établie sur les rochers de Fontainebleau commençait à faire jaser du côté de Chamonix. Parmi ces « très pures lumières du rocher »(2), certains s’étaient déjà brillament illustrés dans la face ouest des Drus, au Grand Capucin ou encore dans la face nord des Grandes Jorasses. C’est ainsi que Pierre Lesueur, Edmond Denis, Guy Poulet, Adrien Dagory, Lucien Bérardini, Robert Paragot et René Ferlet embarquèrent, sans billet de retour, sur un bateau qui les mena de Bordeaux à Buenos Aires : « On se disait que ce n’était pas la peine de gaspiller de l’argent. On peut mourir en montagne…, et pour le reste, comme toujours, on verrait bien… L’essentiel, c’était de partir. »(3) Avec ses trente-deux ans, René Ferlet était le plus âgé d’une équipe de copains aussi fauchés qu’enthousiastes. Après avoir été reçus en grande pompe par le président Argentin Juan Peron, les Bleausards installèrent leur camp de base au pied de la face sud de l’Aconcagua. L’aventure pouvait enfin commencer pour de bon.

Et Lulu Bérardini enleva ses gants…

La fin du mois de janvier est consacrée à l’installation des premiers camps d’altitude. Tout commence comme une expédition classique, sur un modèle himalayen, et les allers-retours entre les camps pour transporter le matériel et les vivres rythment inlassablement les journées. Mais le 21 février, tout bascule. René Ferlet, malade, retourne au camp de base et les six grimpeurs se rassemblent au camp II à 5 200 mètres d’altitude et décident de changer de tactique. Alors qu’il leur reste 1 800 mètres à escalader pour atteindre le sommet, ils décident de ne plus installer de camp et de grimper comme dans les Alpes, en emportant le strict nécessaire et en bivouaquant à la dure. A 5 800 mètres, le point de non retour est atteint. La barre rocheuse qu’ils viennent de franchir ne pourra pas être descendue en rappel, le sommet sera la seule porte de sortie pour les six hommes qui commencent à souffrir du froid et de la fatigue.

Au premier bivouac, le moral est bon. Guy Poulet imite Maurice Chevalier pendant que ses camarades poussent la chansonnette. Au deuxième, plus personne ne chante… Pourtant le lendemain matin, ils reprennent leur progression vers le haut. En plus de la fatigue et du froid qui commence à condamner les orteils, la soif devient bientôt insupportable. Le 24 février, Lucien Bérardini et Guy Poulet parviennent au pied d’un ressaut qui parait insurmontable. Malgré les 25 degrés en-dessous de zéro, « Lulu le fou » enlève ses gants et attaque le rocher à pleine main. Il passe mais lorsqu’il regarde ses mains : « elles sont blanches et dures comme du marbre. J’essaie de remuer mes doigts, les articulations sont bloquées, gelées. Je les frappe à toute volée contre le roc, ma main gauche blessée me fait atrocement mal, la douleur me soulève le coeur et m’arrache de grosses larmes. »(4)

Le dernier bivouac est terrible. Bérardini sait qu’il va perdre les doigts de sa main gauche, les autres n’ont même plus la force de s’inquiéter pour leurs pieds… Pas la peine de s’encorder, les pantalons sont collés à la glace. Robert Paragot passe la nuit à vomir de la bile… Heureusement, au petit matin, le soleil est là. Ils repartent comme des ombres vers le sommet qui n’est plus très loin. A dix-sept heures, enfin, Robert Paragot trouve une boite métallique à côté des bustes d’Eva et de Juan Peron. C’est le livre du sommet. Il y écrit leur victoire en ajoutant quatre mots qui font toute la différence par rapport à ceux qui sont passés là avant eux : « par le versant sud ».

Épilogue

Après une descente rapide par la voie normale de la face nord, les six alpinistes furent recueillis au refuge de « Plantamura » par des soldats qui les conduisirent à l’hôpital de militaire de Mendoza où tous, sauf Robert Paragot miraculeusement indemne, furent amputés d’une partie de leurs pieds. Lucien Bérardini perdit également une partie de sa main gauche, ce qui ne l’empêcha pas de former ensuite, et pendant vingt ans, une cordée légendaire avec Robert Paragot. En 2012, ce dernier reçut le Piolet d’Or carrière, récompensant une vie d’alpiniste que l’ascension de la face sud de l’Aconcagua aurait peut-être suffi à remplir.

(1) Les conquérants de l’inutile – Lionel Terray
(2) Grade ultime décerné aux meilleurs grimpeurs du Groupe de Bleau, également appelés « Bleausards »
(3) Vingt ans de cordée – Robert Paragot et Lucien Bérardini
(4) Récit de Lucien Bérardini dans la revue Alpinisme du GHM parue à Noël 1954

Lucien Bérardini dans la face sud de l'Aconcagua en 1954
Lucien Bérardini dans la face sud de l’Aconcagua en 1954. Photo issue des archives du GHM.

1 Commentaire

  • Willy - 28 octobre 2016 à 8 h 52 min

    Pas de billets de retour et pas de gants. On verra bien …

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