Adolf Hitler, chef de cordée

4 juillet 2016 - 1 commentaire

21 juillet 1938. Quatre hommes s’attaquent à la terrible face nord de l’Eiger. Toutes les cordées qui ont tenté leur chance avant eux s’y sont fracassées. Mais les allemands Anderl Heckmair et Ludwig Vörg et les autrichiens Heinrich Harrer et Fritz Kasparek n’ont rien à craindre, ils font partie de la race aryenne, celle des surhommes, et depuis son refuge de Berchtesgaden, Adolf Hitler veille sur eux. Leur victoire sera le symbole du « triomphe de l’homme sur la nature ».

Dans l’art de récupérer les exploits sportifs à des fins politiques, les hauts dignitaires nazis n’étaient pas les derniers. Quel meilleur outil de propagande qu’un Allemand grand, blond et musclé sur la plus haute marche d’un podium ? Le courage, la force physique et l’amour du Führer, le triptyque du IIIème Reich qui gagne. Après les JO de Berlin en 1936 et la défaite par KO de Max Schmeling contre Joe Louis en 1938, Hitler se cherche de nouvelles têtes d’affiche pour la promotion de sa race supérieure. Et pourquoi pas les alpinistes ? Pour le courage et la force, difficile de faire mieux. Pour l’amour du Führer, on s’arrangera plus tard…

La première de la face nord de l’Eiger en 1938, une aubaine pour la propagande nazie

Ainsi, quand quelques mois après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, deux Allemands et deux Autrichiens se présentèrent au pied de ce morceau de bravoure qu’est la face nord de l’Eiger, Hitler y vit immédiatement le symbole éclatant du Pangermanisme en même temps qu’une nouvelle occasion de démontrer la supériorité de la race aryenne sur les autres, mais aussi sur la montagne. Leur association était pourtant des plus fortuites puisque les autrichiens Heinrich Harrer et Fritz Kasparek attaquèrent la paroi un jour avant d’être rejoints par les Allemands Anderl Heckmair et Ludwig Vörg qui prirent alors les choses en main.

Hitler est passionné par l’ascension. N’en pouvant plus d’attendre, il se tient au courant heure par heure de l’avancée de la cordée. Si bien que lorsque les quatre hommes finissent par atteindre le sommet après trois jours de lutte en pleine tempête, le Führer est aux anges ! « Les enfants, les enfants, ce que vous avez fait là » leur dira-t-il quelques jours plus tard à l’occasion de la réception qu’il organisera en leur honneur à Breslau. Sur la fameuse photo de famille prise ce jour-là, des alpinistes qui entourent le Führer, Heckmair et Vörg sont les plus souriants. Ils sont pourtant moins en phase avec les Nazis que les deux Autrichiens…

Hitler avec Heckmair et Harrer, les vainqueurs de l'Eiger en 1938
La photo avec le Führer : « La plus belle récompense ». Heckmair et Harrer à la droite d’Hitler, Kasparek et Vörg (avec les séquelles de l’ascension) à sa gauche. Merci à Yves Ballu pour la photo.

Le Nanga Parbat, obsession allemande

Heinrich Harrer et Fritz Kasparek sont des nazis convaincus et futurs membres des SS. « Nous avons gravi cette paroi pour parvenir, par dessus le sommet, jusqu’à notre Führer »(1) écrira Harrer qui, si la tempête ne l’en avait pas empêché, aurait sorti son drapeau à croix gammée au sommet. Heckmair, lui, n’adhère pas franchement. Celui qui a tenu la cordée à bout de bras dans le ressaut final ne grimpe pas pour des idées politiques et même si son exploit servira à la propagande nazie, il ne rejoindra jamais les SS et, à l’inverse de Harrer pourtant moins bon alpiniste que lui, il ne sera pas sélectionné pour l’expédition organisée par les Nazis au Nanga Parbat l’année suivante. On connait la suite, Hollywood en a fait un film : Heinrich Harrer ne reviendra au pays que douze ans plus tard après avoir passé sept ans au Tibet. Son passé de SS le rattrapera néanmoins quelques années avant sa mort…

Mais la célèbre expédition à laquelle Harrer fut invité en 1939 ne fut pas la seule organisée par les allemands au Nanga Parbat, loin de là. 1932, 1934, 1937, 1938… à chaque fois les tentatives se soldent par des échecs mais le destin héroïque des nombreuses victimes (seize rien que pour l’année 1937) devient immédiatement du pain béni pour la propagande nazie. Michel Mestre, auteur du livre Histoire de l’alpinisme et éminent spécialiste de la question écrira dans un article paru dans La revue de civilisation contemporaine : « Le Nanga Parbat devient une obsession allemande, le symbole de la montagne tueuse que seuls des surhommes pouvaient affronter. » Échec chevaleresque ou victoire magistrale, les nazis sont gagnants à tous les coups.

Quand Cassin dédiait sa victoire sur les Grandes Jorasses au sport fasciste

En 1938, un autre alpiniste de renom convoitait la première de la face nord de l’Eiger : l’italien Riccardo Cassin. Mais devancé dans son entreprise par la cordée austro-allemande, Cassin décida de se rabattre sur la face nord des Grandes Jorasses dont il atteignit le sommet via le célèbre éperon Walker en compagnie de Luigi Esposito et Ugo Tizzoni le 6 août. A peine redescendu, Cassin, emporté par sa joie, n’hésitera pas à dédier sa victoire au sport fasciste : « Nous avons lutté avec ardeur pour donner à l’Italie, et au sport fasciste, une victoire dont il ne m’appartient pas de souligner l’importance, spécialement parce qu’elle fut remportée sur le versant étranger d’une des plus hautes et majestueuses cimes de nos Alpes occidentales, très connue internationalement. »

Les quelques recherches menées dans les archives du Groupe de Haute Montagne confirment l’intérêt du régime fasciste pour les exploits de Cassin, même s’il est plutôt question ici de la tragique première du Piz Badile en 1937 : « M. Mussolini, sur proposition du secrétaire du P.N.F., a attribué, pour l’an XV, les médailles suivantes aux alpinistes : médailles d’argent in memoriam à M. Molteni et G. Valsecchi (morts dans la voie normale, après la première ascension de la face Nord-Est du Piz Badile), médaille d’or à R. Cassin (première ascension de la face Nord-Est du Piz Badile), médailles d’argent à G. Esposito et V. Ratti (première ascension de la face Nord-Est du Piz Badile). Ces trois dernières distinctions ont été remises solennellement aux intéressés le 29 juin, à Rome. »(2)

Dans un article publié sur son blog, l’auteur et historien de l’alpinisme Yves Ballu indique avoir interrogé son ami Riccardo Cassin sur ses liens avec le régime fasciste. Si ce dernier admet avoir bénéficié de l’aide du régime dans ses entreprises alpines, il attribue ces déclarations à des « journalistes du régime » et précise s’être révolté contre le fascisme à partir de 1940.

Antisémitisme dans les clubs alpins

Mais bien avant les premières de l’Eiger et de la Walker, les nazis s’intéressaient déjà à la chose alpine. Dès le début des années 30, les films de montagne de Leni Riefenstahl (L’Enfer blanc du Piz Palü ou Tempête sur le Mont-Blanc par exemple), actrice et réalisatrice chouchou du Führer, marquent en effet les prémices de l’utilisation de la montagne et de l’alpinisme dans la propagande nazie et pendant que les drapeaux à croix gammée commencent à fleurir sur les Alpes, les clubs alpins allemands et autrichiens sont parmi les premières institutions à s’en prendre aux juifs qui ne sont déjà plus les bienvenus dans les refuges. Le Club Alpin Allemand a récemment organisé une exposition à Munich à propos de ses supposés liens avec le régime nazi entre 1918 et 1945. On y apprend par exemple qu’en plus des drapeaux, les nazis n’hésitaient pas à placarder des messages à caractère antisémite sur les refuges alpins : « Les juifs ne sont pas les bienvenus ici » pouvait-on notamment y lire.

J’ai eu beau fouiller toutes les archives à ma disposition, je n’ai trouvé ni photo, ni récit d’Hitler avec un sac un dos ou un piolet… Pourtant, avec une telle force de caractère et une telle volonté, il aurait probablement fait un excellent alpiniste ! Peut-être lui manquait-il simplement la classe que confère, à ceux qui la pratiquent, cette activité si singulière. C’est dommage, on aurait pu le pousser au fond d’une crevasse…

(1) Il attribuera plus tard cette phrase à la propagande nazie
(2) Revue « La Montagne » – 1938

Sources :

Hitler - Les nazis et l'alpinisme
Image tirée du film « La montagne d’Hitler », diffusée sur France 3 en 2011 et disponible sur Dailymotion

1 Commentaire

  • Ben - 18 juillet 2016 à 14 h 26 min

    Insolite cette histoire ! 🙂

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