Albert Frederick Mummery

Notre père à tous

Par Valentin Rakovsky

Nous sommes en 58 avant Bonatti, et toutes les Alpes sont conquises par les Anglais… Toutes ? Non ! Loin s’en faut, répond le jeune Albert. Les pionniers de l’âge d’or ont certes gravi tous les hauts sommets d’Europe pendant la décennie précédente, mais sont loin d’avoir triomphé de l’intégralité des difficultés que pouvait opposer l’Alpe. C’est là qu’intervient la relève : si les Whymper, Walker, Matthews et consorts étaient des explorateurs avides de hauts sommets inviolés, Mummery est un sportif à la recherche d’ouvertures difficiles. Cette nouvelle vision de la varappe en fait aujourd’hui le concepteur de l’alpinisme moderne.

Mummery-Burgener, la nouvelle cordée royale

Albert Frederick Mummery a 16 ans lorsqu’il se met pour la première fois à l’alpinisme en 1872. Il a pour mentor l’un des plus grands guides de l’époque, le Valaisan Alexander Burgener, avec qui il fait ses classes dans les Alpes Pennines et dans l’Oberland. Le premier morceau de bravoure de cette cordée est l’arête de Zmutt au Cervin en 1879, après une méticuleuse lecture d’itinéraire du Britannique.

Traversée du Col du Lion entre Zermatt et Breuil-Cervinia, Teufelsgrat au Täschhorn ou couloir en Y à l’Aiguille Verte, l’association fait des étincelles dans les années qui suivent, et culmine en 1881 au Grépon (3 482 mètres), dans le massif du Mont-Blanc. Le sommet était réputé inviolable après avoir écarté de nombreuses tentatives. Mais les aptitudes athlétiques de Mummery en rocher lui permettent de franchir le passage-clé de l’ascension, la fissure qui porte aujourd’hui son nom, érigée depuis en archétype d’ascension en fissure.

Le style du pionnier

Parce que c’est avant tout cela, le style Mummery : la priorité donnée aux escalades athlétiques voire acrobatiques. Contrairement aux générations qui l’ont précédé, ses motivations ne sont ni romantiques, ni scientifiques, ni conquérantes. Seuls comptent le plaisir de grimper, la beauté et la difficulté de l’itinéraire (qui vont bien sûr de pair), et « la joie à s’accrocher à des rochers n’ayant jamais senti le toucher des doigts humains », précise-t-il dans son ouvrage Le roi du Rocher (Hoëbeke, 1995). Grand parleur, enthousiaste et optimiste, il est peut-être le premier à porter une approche purement hédoniste de la montagne.

Aussi est-il un peu déçu de constater que de nombreux guides n’exercent leur métier qu’à des fins mercantiles et non par vocation. Malgré l’osmose qui le lie à Burgener, il finit par commettre un sacrilège pour l’époque : grimper sans guide ! Avec ses partners in crime Jon Normann Collie et Geoffrey Hastings, il souffle sur les braises de la polémique « avec ou sans guide » avec la première traversée du Grépon en 1892, la première de la Dent du Requin (3 422 mètres) en 1893, ou le mont Blanc par le difficile versant de la Brenva en 1894, où il se montre aussi bon glaciairiste que rochassier.

Sa recherche d’itinéraires élégants et ses sorties entre seuls amateurs font de Mummery un important chaînon de l’évolution de l’homo alpinus. On pourrait penser d’un Anglais qui débarque dans les Alpes en 1872 qu’il est arrivé trop tard pour le partage du gâteau et qu’il devra se contenter des miettes. Mais le natif de Douvres est au contraire venu proposer d’autres gâteaux à partager, ceux des grands itinéraires rocheux et de l’escalade sportive. Dans les décennies suivantes, les Eckenstein, Preuss, Dülfer et autres Welzenbach emprunteront sa trace.

Les 8 000, première tragique

Comme il n’est pas à une nouveauté près, en 1895, Mummery va également devenir l’auteur de la première tentative sur un sommet de 8 000 mètres, en l’occurrence le Nanga Parbat. Ce n’est pas sa première virée dans un massif extra-européen, puisqu’il avait déjà gravi le Dykh-Tau (5 205 mètres), le deuxième sommet du Caucase après l’Elbrouz, sept ans plus tôt. L’ascension lui avait même valu une admission tardive à l’Alpine Club. Mais la montagne nue, dont personne ne sait encore qu’il s’agit d’une des plus dangereuses de l’Himalaya, va lui donner plus de fil à retordre.

La tentative de Mummery, accompagné de Collie, Hastings et de Charles Bruce, un quatrième britannique, ainsi que de deux porteurs, a lieu en style alpin avec cinquante-huit ans d’avance sur l’Histoire et sur Hermann Buhl. Le siège conduit le sextuor à tourner autour du Nanga, passant du versant Rupal au versant Diamir sans trouver par quel angle aborder le sommet. Mummery envoie même une dernière lettre à sa femme où il annonce, avec un défaitisme dont il est peu coutumier, que ses « modestes capacités » ne lui permettront pas de venir à bout de la montagne. Quelques jours plus tard, le 24 août 1895, alors qu’il cherche à reconnaître le troisième versant, le Rakhiot, il disparaît définitivement avec les deux porteurs. Le verdict est cruel : pour la course aux 8 000, c’était trop tôt. Pour l’alpinisme sans guide et la genèse de l’escalade sportive, en revanche, Albert Mummery n’était qu’un début.

Bibliographie :

  • Histoire de l’Alpinisme, Roger Frison-Roche (Arthaud, 2003), chapitre L’alpinisme sans guide
  • Risques et alpinisme, Alain Ghersen (Glénat, 2018), chapitre 3 section 1
  • Le Duc des Abbruzzes, gentleman explorateur, Mirella Tenderini et Michael Shandrick (Guérin, 2009), chapitre 2
Albert Frederick Mummery
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