Grands Alpinistes, destins tragiques ?

16 mai 2016 - 1 commentaire

L’alpinisme est une activité très dangereuse, c’est un fait. Celui qui écrit sa légende doit-il pour autant nécessairement prétendre à un destin tragique ? Car si, dans l’imaginaire collectif, les ténors du piolet sont souvent vus comme des kamikazes de l’extrême, quelques statistiques – à prendre des pincettes -, semblent se montrer un peu moins catégoriques. Analyse.

Avant de pouvoir sortir des statistiques dignes de ce nom sur le sujet, il fallait dresser une liste d’alpinistes sensés représenter la crème de la crème. Les éditions Guérin ayant mâché le travail, il m’a suffi d’ouvrir ma Bible (100 Alpinistes) en même temps qu’un petit fichier Excel. Pour chaque grimpeur, j’ai cherché à savoir s’il était mort dans son lit ou en montagne et, le cas échéant, à quel âge, sur quel sommet et de quelle façon. Problème, certains d’entre eux sont encore en vie et en activité. Loin de moi l’idée d’en vouloir à Ueli Steck*, Kilian Jornet ou David Lama d’être encore parmi nous mais c’est vrai que dans le cas présent, ça ne m’arrange pas… tant pis, on va faire avec.

33 alpinistes sur 100 sont morts en montagne

Après un tri savamment orchestré, le verdict tombe : sur nos cent alpinistes, trente-trois sont morts en montagne. Faut-il voir dans ce résultat l’idée de l’alpiniste suicidaire comme reçue ? Possible mais il me semble nécessaire de considérer ces chiffres avec précaution. D’abord, ces alpinistes ne sont pas tous de la même génération. Michel Croz, victime de la fameuse chute au Cervin en 1865, ne bénéficiait certainement pas du même matériel que Yannick Graziani survivant de la face sud de l’Annapurna en 2013. De même, George Mallory, disparu à l’Everest en 1924, était-il dans les mêmes conditions que Edmund Hillary et Tenzing Norgay vainqueurs dans un fauteuil en 1953 et morts dans leurs lits à respectivement 89 ans et 72 ans ?

Il convient ensuite de considérer l’engagement de chacun de ces alpinistes. Ceux qui ont, par exemple, gravi les quatorze 8000 n’ont-ils pas plus de mérite à avoir survécu par rapport à ceux qui se sont contentés d’escalader les parois rocheuses des Alpes ou du Yosemite. Un Reinhold Messner – toujours fringant – n’a-t-il pas plus risqué sa vie qu’une Catherine Destivelle par exemple ? L’idée de comparer deux carrières et deux êtres si différents n’a, j’en conviens, pas beaucoup de sens mais étant donné le contexte, il ne me parait pas inintéressant de le faire. Ainsi, en réduisant cette modeste étude aux himalayistes convaincus, le pourcentage des disparus en montagne grimpe à près de 50% (18 morts sur 37). Mais nouvelle preuve que ranger les alpinistes dans des cases est une activité à risque, Erhard Loretan, l’un des plus grands himalayistes de l’histoire, est tombé lors d’une banale sortie dans le canton du Valais…

Vu le petit nombre de cas étudiés, établir une statistique sur les sommets les plus meurtriers ne semble pas très pertinent mais nous noterons tout de même que l’Everest a tué trois grands noms (George Mallory, Pasang Lhamu et Marco Siffredi), devant la face sud de l’Annapurna (Alex MacIntyre et Pierre Beghin), le Lhotse (Jerzy Kukuczka et Nicolas Jaeger) et le Kangchenjunga (Wanda Rutkiewicz et Benoît Chamoux).

Chutes, disparitions, avalanches, base jump, wingsuit…

Les Grands Alpinistes, par leur agilité, leur maitrise et leur flair légendaire ne sont-ils pas moins exposés aux risques que les grimpeurs du dimanche ? On peut le penser. En contrepartie, les risques pris sont certainement plus élevés. Les causes de décès sont le plus souvent les chutes (pour douze d’entre eux) mais les alpinistes ont aussi une fâcheuse tendance à disparaitre sans laisser d’adresse… Jean-Christophe Lafaille disparu en tentant une hivernale au Makalu en 2006 est le dernier en date. Albert Frederick Mummery, Claude Kogan, Chantal Mauduit et Tsuneo Hasegawa ont eux été victimes d’avalanches (comme certainement un grand nombre de ceux qui ont disparu). Jean-Marc Boivin en base jump, Marco Siffredi en snowboard et Dean Potter en wingsuit ont, quant à eux, choisi une mort un peu plus fun. Gary Hemming s’est suicidé… pourquoi pas?

L’alpiniste de légende qui meurt en montagne s’en va, en moyenne, à un peu moins de 40 ans. Marco Siffredi fut le plus jeune (23 ans) et Jacques Balmat le plus vieux. Il avait 72 ans lorsqu’il tomba dans une crevasse du Grand Mont Ruan. Jean-Antoine Carrel avait, lui, 62 ans lorsqu’il mourut d’épuisement après sa 51ème ascension de son Cervin. Certains eurent la sagesse de dire stop en sentant peut-être le vent de la chance tourner. Walter Bonatti qui arrêta le grand alpinisme à seulement 35 ans fut de ceux-là. Il mourut sagement dans son lit à 81 ans après avoir vu la mort de près à au moins trois reprises: au K2 en 1954, sur la Brenva avec Vincendon et Henry en 1956 et au pilier du Frenêy en 1961.

Le cimetière de Chamonix, dernier refuge du Grand Alpiniste

Certains cas parmi les 100 Alpinistes proposés par les éditions Guérin me posent néanmoins problème. Chantal Mauduit est morte dans son lit mais c’était au Dhaulagiri à 6300 mètres d’altitude, une petite avalanche l’ayant étouffée dans son sommeil… Patrick Edlinger, lui, est bien mort en grimpant mais c’est son escalier qui l’a tué… ce qui fera écrire à Sylvain Tesson, auteur de son portrait: « Patrick Edlinger mourut comme il avait vécu, par surprise ». Ils sont gentils chez Guérin mais comment je comptabilise tout ça moi ? En tout cas, la présence dans les 100 d’Elizabeth Hawley qui, à 92 ans, n’a jamais gravi la moindre montagne, me rassure sur mon propre sort. Il semblerait, en effet, qu’établir des statistiques sur les alpinistes soit synonyme de longévité !

Je laisse la conclusion de cet article à Samivel – mort  dans son lit à 85 ans -, auteur de ces quelques vers que vous trouverez gravés sur une pierre érigée en tête du secteur des alpinistes dans le cimetière du Biollay à Chamonix :

« À vous tous alpinistes
Ivres d’espace de vie et de lumière
Qui n’êtes pas revenus de la haute montagne
Ces simples signes fixés dans la pierre
Veulent garder fidèles la trace de votre mémoire
“Père ! Dans tes bras tendres ces gisants recueillis
Père ! Dans tes bras tendres cette moisson murie…”
Samivel »

* Mise à jour : Ueli Steck a trouvé la mort le 30 avril 2017 en s’acclimatant sur les pentes du Nuptse avant une tentative de traversée Everest-Lhotse. Il est donc le 34ème grand alpiniste mort en montagne.

Citation de Samivel sur une pierre érigée en tête du secteur des alpinistes du cimetière du Biollay à Chamonix
Merci à Christine, du blog « Christine à Chamonix » pour la photo !

1 Commentaire

  • pascaline - 18 mai 2016 à 14 h 40 min

    Je t’imagine bien en Liz Hawley ! c’est tranquille mais comme elle, tu es au courant de tout

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