Interview: Elisabeth Revol, une fille au Nanga Parbat

11 mars 2016 - 9 commentaires

Après ses tentatives de 2013 et 2015, la drômoise Elisabeth Revol était de retour au Nanga Parbat cet hiver. Un mois avant que le trio Moro, Txikon, Sadpara n’atteigne le sommet, Elisabeth et son compagnon de cordée, le polonais Tomek Mackiewicz, avaient été contraints de faire demi-tour à 7500 mètres en raison d’un froid inhumain. De retour en France, Elisabeth a gentiment accepté de répondre à mes questions. Interview à côté du radiateur.

Ça fait maintenant plus d’un mois que tu es rentrée du Pakistan, j’imagine que ce n’est pas facile de reprendre une vie normale après une telle aventure ?

Non pas facile en effet. Tu es en France, mais ta tête est encore perchée là-haut. Plus tu vis des choses intenses ou des longs voyages et plus le retour dans la vie quotidienne est difficile…

Je suppose que tu as suivi les événements du 26 février ? Je vais évidemment te demander ce que tu as pensé du succès de tes trois camarades ! T’as une petite boule au ventre ou ça va ?

Je suis au courant bien sûr du succès de mes camarades et je suis ravie pour eux. Je n’ai pas pu suivre en direct car je n’étais pas dans la région et c’est dommage car ça avait l’air très excitant derrière les écrans ! Ils le méritent et ont écrit une belle page dans l’histoire de l’alpinisme hivernal. Je suis déçue par contre pour Tamara, qui frôle son Graal mais qui dans tous les cas, a vécu une histoire magique et avec la manière !

« il faut rester lucide chaque instant, sinon c’est le non retour »

Justement: malade, Tamara Lunger a préféré renoncer à 100 mètres du sommet, manquant ainsi de très peu la première féminine… c’est cruel mais ça dénote aussi une sacrée lucidité, non ?

Oui c’est en effet une décision très difficile à prendre. Après quand tu es cuit en altitude cela peut être à 100 m du sommet ou à 50 m… tu ne peux plus avancer et tu n’as plus le choix… de nombreux alpinistes ont laissé la vie là-haut car ils n’arrivaient même plus à se mouvoir ou contacter le CB par radio (cf les polonais sur le Broad Peak en hiver). Pour avoir discuter avec Adam (Bielecki), un de ses camarades n’avait plus la force pour sortir une injection de dexametazone de sa poche lors de la redescente du sommet en hiver… il était seul, en contact radio avec le CB, mais n’avait plus de force… Alors oui c’est cruel pour elle mais, comme tu le dis, il faut rester lucide chaque instant, sinon c’est le non retour !!

Le 23 janvier, avec Tomek, vous avez atteint 7500 mètres d’altitude avant que le froid extrême (-50°C) ne vous pousse finalement à faire demi-tour. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce qu’il s’est passé à ce moment-là ? Etiez-vous d’accord tous les deux sur les décisions à prendre ?

Pour nous aussi l’engagement était trop important… et continuer au-delà de 7500 était le point de non retour… dans les conditions de froid extrême sur la montagne les 21 et 22 janvier. Nous avons pris la décision ensemble, et c’était une évidence pour nous deux 😉

A votre retour au camp de base, vous avez conseillé à Simone Moro et Tamara Lunger d’éviter la voie Messner que vous veniez d’emprunter, jugeant très dangereux les nombreux séracs menaçant de s’écrouler. Tu peux nous en dire un peu plus ?

La barrière de séracs entre le C2 et C3 cette année était très fragile. La terre a tremblé dans cette région de l’Himalaya fin décembre, rendant cette partie de la montagne instable et fragile. Nous avons trouvé le seul cheminement possible à travers cette muraille, mais la sortie pour rejoindre le plateau était vraiment instable et ne va pas tarder à disparaitre… Bref, ils nous ont demandé des photos de ce passage et ce que nous en pensions. Après c’est eux qui ont décidé au vu des clichés de ne pas continuer dans cette voie.

A chaud, après la descente, Tomek a déclaré qu’il ne reviendrait plus au Nanga Parbat. Quelques jours plus tard, il a pourtant changé d’avis et a fait demi-tour pour reprendre le chemin du camp de base. Dans quel état d’esprit était-il quand vous vous êtes quittés ? Qu’as-tu pensé de sa tentative de come-back ?

Tomek est captivé par le Nanga et a vécu depuis plusieurs années une histoire de dingue avec cette montagne. Après notre tentative et sa décision de ne plus y retourner, ce n’était pas facile de dire: c’est fini… dès le retour en trek il parlait de revenir l’année prochaine. Il est resté une semaine de plus avec ses amis vers Gilgit… mais quand tu restes au pied de cette montagne, ce n’est pas facile de résister. Alors son come back était humain 😉

« En hiver tu as peu de monde sur la montagne et c’est vraiment ce que j’aime »

Les 8000 en hiver c’est quand même hors catégorie… qu’est-ce qui te pousse à faire des trucs aussi engagés et à te retrouver là-haut, dans un monde aussi inhospitalier ?

Les 8000 en hiver c’est une autre dimension, j’y suis en premier allée pour trouver des réponses à tout un tas de questions que je me posais sur les conditions, si ton corps peut résister à des températures aussi froides, le vent, la neige ? Et c’est trouver les réponses à toutes ces questions qui me passionne et me motive ! C’est aussi vivre et prendre un grand bol d’oxygène en montagne 😉

Ensuite en hiver, hormis cette année, tu as peu de monde sur la montagne et c’est vraiment ce que j’aime, m’immerger pendant un certain temps loin du monde et vivre ce que j’ai à vivre avec la montagne.

En France, à part un ou deux articles discrets, on a très peu parlé de ta présence au Nanga Parbat cet hiver. Je sais que tu n’es pas vraiment obnubilée par ça mais n’est-ce tout de même pas un peu surprenant ? Pourquoi, selon toi, les médias français ne s’intéressent-ils pas à ce genre d’aventure ?

Je ne sais pas et ce n’est pas vraiment mon souci. Je crois que l’alpinisme a eu ses heures de gloire dans les années 80 et que maintenant les médias sont passés à autre chose ! Je ne pense pas que les alpinistes partent en montagne pour faire la Une ! mais pour vivre ce qu’ils ont à vivre avec la montagne, suivre leurs aspirations, vivre comme un électron libre de décider où ils ont envie d’aller et pas plus…

Sur le forum de Camp to camp, par contre, c’était du délire ! On a suivi vos exploits en direct live ! Plus de 800 messages ont été postés. Le jour de votre tentative pour le sommet, j’étais pas loin de mettre mon réveil à deux heures du matin ! Un certain Pedro26, dont le pseudo laisse imaginer qu’il est Drômois comme toi, a enflammé les débats comme rarement. Tu ne te souviens pas, par hasard, d’un Pedro qui aurait pu être amoureux de toi au collège ?

Je ne vais généralement pas sur les forums… mais effectivement 800 messages ça fait beaucoup ! Par contre mettre son réveil à 2h du mat c’est abusé;-) surtout que mes news devaient arriver au compte-gouttes ici en France 😉

Je ne connais pas de Pedro… dans la région.

« Je ne serai pas sur le K2 l’année prochaine »

Quand je t’ai contactée pour cette interview, tu m’as confié avoir besoin de temps pour « atterrir, buller et rester sur mon nuage le plus longtemps possible ». J’imagine que c’est un peu tôt pour te poser la question mais est-il envisageable de te voir au K2 l’hiver prochain ?

Non je ne serai pas sur le K2 l’année prochaine… mon esprit divague sur d’autres montagnes… loin du monde et des grosses logistiques 😉 car il semblerait qu’une grosse expé se prépare avec Wielecki.

Dernière question un peu plus légère: je crois savoir que tu cumules l’alpinisme de haut niveau avec ton métier de prof de sport. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai dans l’idée que quand tu rentres de l’Himalaya, tu ne dois pas avoir trop de mal à imposer le respect à tes élèves. Je me trompe ?

Certains de mes élèves sont au courant de mes escapades, surtout quand je suis absente pendant la scolarité… comme sur des hivernales. Mais j’en discute rapidement avec eux et on reprend les cours 😉

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Un grand merci à Elisabeth d’avoir accepté cette interview et bonne chance à elle pour la suite !

Retrouvez Elisabeth sur son site Himalaya Light et sur sa page Facebook.

Elisabeth Revol - Nanga Parbat hiver 2016

En bonus, la vidéo de l’expédition Nanga Light 2016 :

Chullanka, vos sports grandeur nature

9 Commentaires

  • Pedro26 - 11 mars 2016 à 18 h 42 min

    Merci pour cette interview !
    Hé hé, non je ne suis pas amoureux d’Eli Revol (mdr !), ni ne l’ai croisé au collège (je ne suis pas de la même génération !), mais je m’intéresse de prés et depuis le début à ses aventures en Himalaya, depuis 2008…
    Ce qu’il s’est passé sur C2C cette année pour suivre les expés sur le Nanga me réjouit, car je crois que cela a finalement intéressé pas mal de monde, alors que l’info médiatique en France était quasi nulle.
    Or, ce n’est pas seulement d’atteindre le sommet qui importe, mais bien le chemin …

  • thomas - 11 mars 2016 à 22 h 00 min

    Merci Pedro ! Tu auras au moins le mérite d’avoir lancé cette discussion ! Grâce à toi j’ai fait de gros progrès en polonais !

  • Pedro26 - 11 mars 2016 à 22 h 44 min

    Tes progrès en Polonais ? Je ne te crois pas, toi qui ne sait même pas dire « bonjour ! » en Polonais !

    Nan… Tu devrais plutôt te préoccuper de la traduction et la publication de ton interview exclusive en anglais au moins, ça oui, plutôt… (et laisse tomber le Polonais !)
    Mdr…

    A+
    Pedro26

  • Pedro26 - 26 mars 2016 à 20 h 17 min

    Le site italien « montagna.tv » a cité et décortiqué l’interview de Thomas à propos d’Elisabeth Revol…
    Bravo Thomas !

    http://montagna.tv/cms/92367/nanga-parbat-parla-elisabeth-revol/

  • thomas - 27 mars 2016 à 8 h 57 min

    Merci Pedro ! Ce site russe a également fait un superbe copier/coller (en oubliant de me faire un lien).

  • Pedro26 - 28 mars 2016 à 17 h 19 min

    Hé ! La classe ! C’est vrai qu’ils ont oublié de faire un lien, mais ils ont cité le nom de ton site et traduit l’interview en Russe !
    J’avais commencé à te traduire ton papier en anglais pour te l’envoyer, mais comme tu m’as dit que ta moitié était prof d’anglais, ça m’a bien refroidi ! 😉

  • Pedro26 - 7 janvier 2018 à 19 h 19 min

    Et c’est reparti pour une nouvelle tentative du Nanga Parbat en hiver pour le couple Eli-Tomek , la 4ème tentative pour Elisabeth, et la 7ème pour Tomek !
    3 janvier : « Tomek Mackiewicz and Elisabeth Revol have been up to 6000m for acclimatization and will now move up higher. » #NangaParbat
    Y’en a qui n’abandonnent pas si facilement !

  • thomas - 8 janvier 2018 à 9 h 39 min

    Mais oui mon cher Pedro ! On va suivre ça de près !

  • Pedro26 - 10 janvier 2018 à 3 h 12 min

    Salut Thomas,
    Ben y’a intérêt, et on n’en attend pas moins de toi !
    Dommage, car encore cette année, z’ont pas de Thuraya, le duo Eli-Tomek…

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