Paris-Chamonix ou les forçats de la route

7 mars 2017 - 2 commentaires

On me demande souvent le pourquoi de cette fascination pour les alpinistes. Ce qui va suivre m’autorise, me semble-t-il, à retourner la question : comment ne pas être fasciné par ces hommes capables de traverser la France le temps d’un week-end pour aller s’empêtrer dans des parois glacées au milieu des tempêtes, pour ensuite reprendre leur place au bureau le lundi matin ? Fut une glorieuse époque où la 2CV et l’absence d’autoroute ajoutaient à la chose un charme stupéfiant.

Entassés dans la Simca de Pierre Mazeaud

L’anecdote prend place au début des années 60. C’est Pierre Mazeaud, grand spécialiste du Paris-Chamonix, qui raconte : « Un jeudi soir, Philippe Laffont me propose une course en week-end à Chamonix. […] Nous partons à trois, ayant pris en surcharge Lucien Berardini, le vendredi vers neuf heures, dans la Simca décapotée. Voyage épouvantable dans une voiture à deux places ! Lucien à l’arrière ne peut bouger malgré les crampes, moi à l’avant, les lourds sacs sur les genoux et Pipo, en seigneur, conduisant. » L’objectif du week-end ? La voie Contamine au Peigne avec Guido Magnone en quatrième larron. Mais le samedi soir : « Le Bivouac, la boîte de l’Hôtel de Paris, est plein de jolies filles et, tenant à notre réputation, il nous faut être là. Et puis aussi nous faut-il boire ! »

A cinq heures du matin, la fine équipe se présente titubante au téléphérique de l’aiguille du Midi. Ils ont oublié la moitié du matériel mais qu’importe, ils se lancent dans la paroi. Magnone, qui lui a dormi, est consterné… Les quatre hommes finiront par faire demi-tour en fin d’après-midi après avoir grimpé toute la journée dans les vapeurs d’alcool. De retour à Chamonix : « C’est à nouveau un nombre impressionnant de scotchs, un dîner au gros rouge et à nouveau notre havre, le Bivouac. […] Troisième nuit sans sommeil, Pipo au volant, Lucien et moi beuglant sur la route des chansons plus que grivoises de notre pure imagination. […] Bientôt le Morvan, le Saussois, Auxerre, enfin Paris ! A neuf heures, je suis à ma table au Cabinet, Conseil des Sociétés, où à vrai dire je m’endors sur les fusions ou autre absorptions, réveillé seulement par le téléphone. » Même si elles sont peut-être un peu enjolivées, ces quelques lignes tirées de Montagne pour un homme nu, donnent une idée, non seulement de l’ambiance qui régnait à Chamonix à l’époque, mais surtout de ce dont étaient capables ces hommes pour satisfaire leur passion dévorante.

Claude Dufourmantelle et la face nord des Drus en Dauphine Gordini

Il y a quelques semaines, alors que je lui faisais part, au détour de la conversation, de ma fascination pour ces alpinistes parisiens assoiffés de glace, de roche et d’asphalte, Claude Dufourmantelle me raconta, un brin nostalgique, son aventure dans la face nord des Drus débutée un vendredi soir à Paris et terminée le lundi matin suivant au même endroit. Devant mon insistance, il m’a écrit un texte intitulé Un weekend de parisiens : la face N des Drus qui relate « cette course en montagne réalisée par le rassemblement de trois volontés : deux alpinistes et une Dauphine Gordini ». L’action se situe toujours au début des années 60 et si le confort dans la Dauphine semble moins sommaire que dans la Simca de Mazeaud, la route reste longue : « Et roule Simone, la Dauphine dans une circulation qui n’était pas celle de maintenant grignote sa route, balayant à 80, 90 et souvent 100 km/h les regrets et la nostalgie de la 2CV des aventures d’un temps révolu. Avalés le Gâtinais, le Morvan, la Bresse, le Jura et les piémonts alpins : à l’aube où blanchit la campagne, l’équipe arrive à Chamonix. »

A l’inverse de Mazeaud et Bérardini qui avaient trop bu, Le Duf et son compagnon de cordée durent se contenter de sucer des glaçons, les allumettes étant restées à Paris… « Le lendemain matin après un incertain sommeil de bivouac pas de thé, pas de nes’, pas d’eau et déjà une gorge un peu râpeuse. Mais contre mauvaise fortune, bon cœur. » L’ascension se déroule sans accroc et « après avoir soigneusement évité la fissure Allain en début d’après-midi la cordée embrasse la Vierge du sommet et le panorama qui va avec. » A la descente, un rappel se coince, le temps passe et la perspective d’un nouveau bivouac se dessine : « La nuit tombe et emporte la décision. Contents, toujours occupés à suçoter des morceaux de glaçon les deux grimpeurs laissent passer le temps avec la patience que les alpinistes apprennent à avoir en bivouac. Les idées tournent dans les têtes qui ne mènent à rien. Au matin le Moine garde le soleil pour son usage exclusif. » En début d’après-midi, les deux grimpeurs retrouvent leur troisième compagnon qui, lui, a bien dormi « et encapent le chemin du retour vers la cité-lumière. Comme on pouvait le prévoir la Dauphine ne manifeste aucune fatigue. Les garçons eux somnolent au volant en discutant pour déterminer le programme du prochain long weekend. Au matin, chacun retourne qui à la fac, qui au bureau. Bref un Weekend de Parisiens. »

600 km à vélo pour le Cervin : l’odyssée des frères Schmid

Et si la légende n’oublie pas d’attribuer à Louis Lachenal (1) le record de vitesse sur la distance Paris-Chamonix (6h40 sans autoroute, qui dit mieux ?), elle n’oublie pas non plus que parmi ces forçats de la route, certains n’avaient pas de voiture. Ainsi, au mois de juillet 1931, deux frères, Toni et Franz Schmid, se présentèrent au pied du Cervin légèrement fourbus. Ils ont parcouru le trajet depuis Munich à vélo ! Près de 600 kilomètres à travers l’Allemagne et la Suisse en transportant tout le barda nécessaire à une grande course en montagne. Cette grande traversée aurait pour beaucoup déjà valeur d’exploit mais quelques jours plus tard, les deux frangins – alpinistes inconnus aux références quasi nulles – sont au sommet du Cervin qu’ils ont gravi par la redoutable face nord, celle-là même qui repoussait jusqu’alors les tentatives des plus aguerris. Et si, au lieu de les fatiguer, leur odyssée à bicyclette leur avait donné la force mentale et la hargne qui avait peut-être manqué à ceux qui avaient échoué ?

Dans le même style (alpin++), en 1952 soit un an avant son exploit majuscule au Nanga Parbat, l’alpiniste autrichien Hermann Buhl s’offrit la première en solo de la face nord-est du Piz Badile après avoir pédalé pendant près de 250 kilomètres entre le Tyrol et la Lombardie. De quoi donner des idées au jeune Pierre Beghin qui, avant de devenir l’un des plus grands himalayiste de son époque, s’est longtemps nourri des exploits de Buhl, au point d’opter lui aussi pour la bicyclette en guise d’échauffement. Il n’a pas encore 20 ans lorsqu’au début des années 70 il effectue le trajet Meudon-Chamonix à vélo avec son frère Claude, pour aller grimper dans les Alpes. 200 kilomètres par jour, nuits à la belle étoile… Un peu plus tard, alors qu’il effectue un stage de mineur dans le cadre de son cursus à l’Ecole des mines, il pédale de Saint-Etienne jusqu’aux falaises de Glandasse (180 kilomètres), dans le cirque d’Archiane et réussit, le lendemain, la première en solo de la voie de l’Arche romane, avant de rentrer à Saint-Etienne le soir même, toujours en vélo, en transportant 20kg de matériel. Et lundi matin, pour tout repos, c’est le retour à la mine (2).

N’y a-t-il pas, à travers ces quelques anecdotes, matière à réflexion pour le commun des mortels ? On me parle de volontés hors norme, de forces de la nature, de surhommes et autres poncifs usés… j’entends bien mais tout de même : vingt heures de route entassés dans un tacot d’antan et deux bivouacs glacials le temps d’un week-end pour le simple plaisir du panorama d’altitude ? Il y a prescription, vous pouvez nous le dire maintenant messieurs les alpinistes de la belle époque : il y avait des lingots sous la Vierge des Drus !

Merci à Claude Dufourmantelle pour son texte : Un weekend de parisiens : la face N des Drus

(1) A son retour de l’Annapurna, Lachenal amputé des deux pieds et dans l’incapacité de grimper comme à ses plus belles heures, noya son chagrin dans la vitesse au volant et sa façon de conduire devint bientôt légendaire : « Qu’au mépris de la loi des probabilités, il ait pu survivre ainsi pendant plus de quatre ans m’a toujours semblé être une sorte de miracle » écrira son ami Lionel Terray dans Les conquérants de l’inutile
(2) Source : Pierre Beghin, l’homme de tête – François Carrel (Editions Guérin)

Paris-Chamonix

Chullanka, vos sports grandeur nature

2 Commentaires

  • Yves Ballu - 7 mars 2017 à 22 h 47 min

    Sympa cet article qui ne manquera pas d’évoquer des souvenirs aux alpinistes parisiens (dont je fus), et qui, à l’instar de Mazeaud, Dufournantelle et Cie ont avalé des kilomètres de routes et d’autoroutes pour quelques heures d’escalade.
    Et pour compléter le témoignage de Le Duf, une autre histoire de voiture. Il s’agit précisément de sa 2 CV dont il est question ci-dessus. Je cite : « À l’époque, jetais l’un des rares à avoir la chance de posséder une voiture, une 2CV. Un jour où nous étions en route avec Jean Vincendon, je lui ai proposé de prendre le volant. Il a accepté sans discuter. Nous avons changé de place, évidemment tout en roulant: qui aurait pu avoir l’idée d’arrêter un bolide de 375 cc avalant la route à 50 km/h ? Mais la trajectoire de la voiture est devenue incertaine… aléatoire : Jean ne savait pas conduire, c’était la première fois de sa vie qu’il tenait un volant ! Alors, nous avons repris nos places, cette fois, après un arrêt bien mérité. »

  • thomas - 8 mars 2017 à 10 h 29 min

    Merci Yves pour cette anecdote croustillante.
    Il convient également de préciser qu’à cette époque, la ceinture de sécurité, l’airbag et l’éthylotest n’étaient encore que de vagues concepts et que les statistiques des nombres de tués sur les routes atteignaient des sommets. Je n’ai pourtant pas d’exemple sous la main d’alpinistes célèbres ayant trouvé la mort sur la route (à part peut-être Jacques Oudot, médecin de l’expédition de 1950 à l’Annapurna).

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