Une saison presque ordinaire sur l’Everest

3 juin 2017 - 9 commentaires

Ça y est, ils sont repartis. La grand-messe annuelle de l’alpinisme est terminée. Le silence est revenu sur les glaciers du Rongbuk et du Khumbu, et le mont Everest a retrouvé sa tranquillité jusqu’au prochain printemps. Les spécialistes qui annonçaient une saison dantesque avec près d’un millier de grimpeurs attendus au camp de base, avaient vu juste. Le mois de mai 2017 sur l’Everest restera dans les annales comme un sacré foutoir. D’ailleurs j’avoue ne pas avoir tout compris…

Mais d’abord qui sont-ils ces spécialistes ? La référence sur le sujet c’est l’américain Alan Arnette dont le célèbre Outside Magazine dit qu’il est « l’un des chroniqueurs de l’Everest les plus respectés au monde ». Depuis 2004, il suit et chronique régulièrement les saisons à l’Everest sur son blog. Il a lui même atteint le Toit du monde en 2011 et réussi le K2 en 2014 à 58 ans. A la fin de l’hiver, il disait redouter l’arrivée de nouvelles agences bon marché et donc un grand nombre de grimpeurs sans expérience : « Cela signifie désorganisation, cordées lentes, surpopulation, gelures et chaos. » Et, en substance, probablement un nombre record de décès.

Ueli Steck, le plus rapide, le plus organisé et le plus expérimenté

Celui qui est tombé le premier était pourtant le plus rapide, le plus organisé et le plus expérimenté d’entre tous. Le 30 avril, l’impensable – auquel tout le monde pensait – s’est produit… Ueli Steck s’est tué en s’acclimatant sur les pentes du Nuptse avant de se lancer dans son projet de traversée Everest-Lhotse. La montagne a perdu l’un des siens et l’onde de choc dans le monde de l’alpinisme est terrible. Pendant que les hommages pleuvent, la phase d’acclimatation continue pourtant sur les deux versants de l’Everest. Alors que la première fenêtre météo se dessine, la mort frappe à nouveau : le 6 mai, Min Bahadur Sherchan meurt d’un arrêt cardiaque au camp de base. A 85 ans, il voulait redevenir l’homme le plus âgé atteindre le Toit du monde après avoir été détrôné en 2013 par le japonnais Yuichiro Miura alors âgé de 80 ans et dont le record tient donc toujours.

Deux jours plus tard, nouvel émoi au camp de base : le grimpeur sud-africain Ryan Sean Davy est interpellé alors qu’il est sur le point de gravir la montagne. Il dispose d’un simple permis de trekking alors qu’un permis d’ascension bien plus couteux est nécessaire pour aller au-dessus du camp de base. Il est renvoyé séance tenante à Katmandou sous les huées de ses camarades qui, eux, ont raqué après avoir vendu leur maison pour assouvir leur rêve d’Everest. « J’ai été traité comme un meurtrier » se plaindra-t-il plus tard. « Ma compassion est limitée » répondra sur son blog Stefan Nestler, autre éminent spécialiste de la question everestienne.

La disparition du ressaut Hillary, une affaire d’état

Mi-mai, les cordes fixes sont en place jusqu’au sommet, le beau temps est là et la première vague de grimpeurs se met en branle. Le grimpeur britannique Tim Mosedale est l’un des premiers à atteindre le sommet par le versant sud. Il en revient avec une importante nouvelle : comme certains l’avaient pressenti l’année dernière, le mythique ressaut Hillary a bien été rayé de la carte. La photo qu’il publie sur les réseaux sociaux ne semble pas laisser de place au doute. Pourtant, le lendemain, les autorités népalaises réagissent via un communiqué de Gyanendra Shrestha de l’office du tourisme népalais et Ang Tshering Sherpa, président de la Nepal Mountaineering Association : « Le ressaut Hillary est intact ! Il est simplement recouvert d’une importante couche de neige. »

Alors qui croire ? Les népalais refuseraient-ils de voir disparaitre ce bout de montagne qui fait partie de leur patrimoine ? Les grimpeurs occidentaux auraient-ils besoin de lunettes ? L’enjeu est important puisque le ressaut Hillary constitue le point névralgique de l’ascension par le versant sud. C’est ici que se forment habituellement les fameux embouteillages qui peuvent parfois s’avérer mortels. Si une partie du ressaut s’est effectivement effondrée, comment se passera l’ascension lorsque la couche de neige sera moins importante ? Plus facile ? Plus compliquée ? Le débat est loin d’être terminé et il reprendra immanquablement l’année prochaine.

Le mystère des quatre cadavres du col sud

Pendant qu’on s’écharpe au sujet du ressaut Hillary, les grimpeurs se succèdent au sommet et comme on le craignait, de retour au camp de base, certains manquent à l’appel. Quatre alpinistes ont trouvé la mort pour le seul week-end du 20-21 mai… Et puis le 24 mai, c’est la stupéfaction : on annonce avoir découvert quatre cadavres dans une tente au col sud. Une intoxication au monoxyde de carbone émanant d’un réchaud est suspectée. Comment une telle chose a pu arriver ? Alan Arnette s’insurge : « Ça n’est pas seulement triste, c’est totalement irresponsable ! » écrite-t-il sur son blog. Sur les réseaux sociaux, on fustige à tout va les compagnies low cost qui n’assurent pas la sécurité des grimpeurs. On réclame des guides certifiés et des clients expérimentés !

Mais qui sont ces quatre alpinistes ? Au camp de base, les guides inquiets font les comptes et curieusement, aucun grimpeur ne manque à l’appel. Le lendemain, on annonce finalement que l’information était fausse. Bigre ! La nouvelle est bonne mais la confusion est totale. Comment est sortie l’information ? Y a-t-il eu un problème de communication ? Y a-t-il vraiment des corps dans une tente ? S’agit-il des victimes du week-end du 20-21 mai qui auraient été rapatriées ? Ou bien peut-être s’agit-il de victimes des années précédentes (1) ? Mystère… Une chose est sûre, il n’y a qu’à l’Everest qu’il peut se passer des choses pareilles…

Et le Grand Alpinisme dans tout ça ?

Perdus au milieu des touristes et des polémiques, hormis Kilian Jornet, les cadors de l’alpinisme ont eu bien du mal à se faire une place dans la chronique. Ferran Latorre a bouclé les quatorze 8000 mais il a avoué avoir sucé un peu d’ox sur la fin… dommage… l’allemand Ralf Dujmovits a sagement renoncé non loin du sommet, tout comme nos deux français Yannick Graziani et Elisabeth Revol qui grimpaient également sans oxygène (2). Seulement quatre alpinistes ont atteint le sommet sans oxygène cette année : le roumain Horia Colibasanu, l’autrichien Hans Wenzl, l’américain Adrian Ballinger et bien sûr l’ultra-trailer-alpiniste-mutant-surhomme Kilian Jornet qui, avec sa double ascension express en une semaine, a sérieusement affolé les médias. Pourtant, comme le fait justement remarquer François Carrel dans un article paru sur liberation.fr, si la performance sportive reste ahurissante, d’un point de vue technique la réalisation du Catalan n’a rien de novateur puisqu’il a emprunté l’itinéraire balisé de la voie normale, comme tous les autres. Et le journaliste ne manque pas d’ajouter que, pour l’instant, aucune preuve n’accompagne ces deux réussites spectaculaires qui auraient au moins mérité un petit suivi GPS en temps réel.

Par un tweet laconique posté le 30 mai, Alan Arnette a trouvé une jolie manière de conclure cette saison improbable (3) : « Pour la première fois depuis de nombreuses années, aucun sherpa n’est mort sur l’Everest. Gratitude. » Certes, mais ils vont revenir l’année prochaine !

(1) Lors de sa tentative hivernale de cette année, l’alpiniste espagnol Alex Txikon avait rapporté avoir découvert des corps dans des tentes au col sud.
(2) Elisabeth Revol avait néanmoins réussi l’ascension du Lhotse sans oxygène un peu plus tôt dans la saison.
(3) Par souci de concision, je vous ai épargné l’histoire du vol des bouteilles d’oxygène, la dispute bas de gamme entre Ralf Dujmovits  et Adrian Ballinger et les trois tonnes de déchets ramenés par l’expédition Green Everest.

Photo du ressaut Hillary par Tim Mosedale (2017)
La fameuse photo de Tim Mosedale attestant la disparition du ressaut Hillary, détournée, non sans humour, par le blogueur Mark Horrell (encore un spécialiste !).

Chullanka, vos sports grandeur nature

9 Commentaires

  • Leslie Fucsko - 4 juin 2017 à 10 h 54 min

    Bonjour Thomas,
    Quelques détailles de plus pour la saison de printemps a l’Everest…
    -le sud-africain Ryan Sean Davy a était certainement dénoncé par pure jalousie… les vols dans les camps, les disputes, les différents intrigues et mensonges venant des montagnards me font penser que malgré leur « aura » bien entretenu par des légendes, les alpinistes ne sont pas bien différents des autres hommes…
    -Elisabeth Revol a fait le Makalu aussi puis le Lhotse avant d’essayer l’Everest ou elle a échouée pas loin de sommet
    -le Roumain Horia Colibasanu a reussi l’Everest sans O2 le 16 mai en montant par le versant nord
    -l’alpiniste qui détient certainement le record de « non-réussite » pour arriver au sommet de l’Everest etait encore présent au BC ce printemps 2017. L’Hongrois David Klein a bien réussi cette fois aussi de ne pas arriver au sommet(17 expés au total dont 10 essais sur l’Everest).

  • thomas - 4 juin 2017 à 11 h 09 min

    Merci Leslie pour ces précisions. J’ai effectivement oublié de mentionner l’ascension sans ox de Horia Colibasanu. Je l’ai ajouté à l’article. Elisabeth Revol s’est arrêtée à l’antécime sur le Makalu. Cela a d’ailleurs provoqué une petite controverse puisque certains ont affirmé avoir atteint le sommet alors qu’Elisabeth a annoncé que tout le monde avait fait demi-tour en même temps qu’elle : http://blogs.dw.com/adventuresports/first-summit-successes-on-everest-confusion-on-makalu/

  • Peter - 4 juin 2017 à 18 h 46 min

    Bonjour Thomas,

    Merci pour cet article très bien écrit, et qui résume assez bien la saison 20017 sur l’Everest.

    Tu aurais presque pu développer un peu plus un aspect assez intéressant et étonnant cette année sur l’Everest concernant deux de nos Himalayistes français, Elisabeth Revol et Yannick Graziani, qui bizarrement, ont décidé de tenter l’Everest sans oxygène, mais par la voie normale Népalaise, les camps fixes, au milieu des cordes fixes et de la foule…
    Une idée bizarre à laquelle ils ne nous avaient pas habitués.

    Il est en effet assez étonnant de voir ces 2 adeptes acharnés du style alpin, du « climbing by fair means », s’égarer sur « l’autoroute » de l’Everest, au beau milieu des expéditions commerciales, des centaines de sherpas, de centaines de bouteilles d’oxygène et de camps d’altitudes pollués…

    Et dans le cas de Yannick Graziani, c’est encore plus criant, puisque qu’il faisait l’apologie du style alpin, sans oxygène, sans sherpa dans une interview sur MountainTV juste avant son départ pour l’Everest (https://goo.gl/EZj6AH) … mais a utilisé toute la logistique lourde de Ferran Latorre (avec ses sherpas, ses camps fixes, etc).
    Les critiques sont très sévères et suscitent l’incompréhension du monde de la montagne sur son blog (http://www.yannick-graziani.com/home/messages)…

    A croire que l’Everest, uniquement parce que c’est la plus haute montagne du monde, arrive même à faire vaciller les convictions des alpinistes français les plus fervemment convaincus du « climbing by fair means »…

    Allez savoir pourquoi ?
    Et si tu nous faisait une interview exclusive de Yannick Graziani, bientôt ?

    A creuser…

    Peter

  • thomas - 4 juin 2017 à 19 h 26 min

    Il y a effectivement beaucoup de questions qui se posent sur la présence de certains alpinistes de haut niveau (on peut inclure Kilian Jornet) sur la voie normale de l’Everest. Tout cela mériterait d’être creusé, tu as raison. Je vais voir ce que je peux faire !

  • Peter - 4 juin 2017 à 20 h 20 min

    Non, pour Kilian Jornet, non, il n’y a pas de surprise.
    C’est un « sky runner », un speed climber, et son but est d’établir des records de vitesse, pas de grimper de nouvelles voies en style alpin…
    On ne va pas imaginer non plus Elisabeth Révol ou Yannick Graziani courir en basket au sommet du Mont-Blanc !
    Rien à voir…

  • thomas - 4 juin 2017 à 20 h 35 min

    Il ambitionnait quand même plutôt de passer par le couloir Hornbein au début, il aurait au moins évité quelques cordes fixes. Mais ce que je trouve surtout surprenant dans son cas, c’est qu’il n’a fourni aucune preuve. Pourquoi n’avait-il pas de GPS ? Ça aurait été sympa de pouvoir le suivre à la trace en temps réel…

  • Peter - 4 juin 2017 à 22 h 39 min

    « Il ambitionnait quand même plutôt de passer par le couloir Hornbein au début, il aurait au moins évité quelques cordes fixes. Mais ce que je trouve surtout surprenant dans son cas, c’est qu’il n’a fourni aucune preuve. Pourquoi n’avait-il pas de GPS ? Ça aurait été sympa de pouvoir le suivre à la trace en temps réel… »

    De qui parles-tu ?

  • Peter - 4 juin 2017 à 22 h 49 min

    Si tu veux parler de Kilian Jornet, c’est un autre volet…
    Lui (Jornet), c’est un « sky runner », il joue le chrono sur des voies classiques tracées…

    Mais Elisabeth Révol et Yannick Graziani ne jouent pas le chrono, eux..
    Par contre, ils revendiquent tout deux le style alpin, et la grimpe « by fair means »…

    Il faut essayer de comprendre la différence…(Jornet ne va jamais passer 10 jours Alpine Style sur l’Annapurna, mais Révol et Graziani: si !)

  • Peter - 10 juin 2017 à 22 h 06 min

    Yannick Graziani vient de publier le récit détaillé et très intéressant de son aventure à l’Everest 2017 sur son blog: http://www.yannick-graziani.com/

    Apparemment, ça n’a plus l’air de rigoler là-bas, il ne faut pas sortir des « traces » ni des cordes fixes, et il y a des flics partout ! (Officiers de liaisons Népalais).
    Lire le passage où Yannick accompagnait Ueli Steck au pied du Nuptse, juste avant sont accident mortel…

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