Le bivouac en paroi, des histoires à dormir debout

11 septembre 2016 - Pas de commentaire

Dans la liste des artifices utilisés par l’alpiniste pour impressionner le commun des mortels, il en est un qui, je crois, me fascine un peu plus que les autres : le bivouac. Qu’elle soit fortuite ou prévue au programme, la nuit à la belle étoile en paroi accouche bien souvent d’histoires à dormir debout qui transforment une pâle sortie en montagne en une course légendaire, surtout quand le duvet est resté au camp de base…

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un bivouac ? La question mérite d’être posée et ça tombe bien car dans le livre que je suis en train de lire, l’auteur y répond : « Ne confondez pas bivouac et camping. Un bivouac, c’est une nuit contre la peau, une nuit dehors, sans tente, exposée à la rosée, au contact des ténèbres et au hasard d’un temps qui peut changer. » nous dit Gilles Modica dans le chapitre intitulé « L’invention du bivouac » de son livre Vertiges (éditions Guérin). Mais dans le cas présent, le bivouac qui nous intéresse, c’est celui qui prend place sur une vire de trente centimètres de large à plus de 4 000 mètres d’altitude, si possible dans la tempête et qui, le temps d’une nuit glaciale, transforme le plus élégant des alpinistes en zombie hagard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’histoire de l’alpinisme ne manque pas de zombies…

Herzog, Lachenal, Terray, Rébuffat et la crevasse miracle

Si les héros de la conquête de l’Annapurna en 1950 sont tous rentrés sains et saufs au bercail, il s’en est fallu de peu pour que l’aventure ne tourne au drame. Lors de la descente, alors qu’ils tournaient en rond perdus dans l’obscurité et la tourmente, Herzog, Terray et Rébuffat virent soudainement disparaitre le pauvre Lachenal, englouti par une crevasse. Mais ce qui s’apparentait à une tragédie se trouva finalement être leur salut puisque la crevasse en question s’avéra fort confortable pour les quatre alpinistes qui purent y passer la nuit à l’abri des éléments déchainés.

Après une nuit glaciale passée à se frictionner le pieds et à spéculer sur la météo du lendemain, Herzog crut mourir lorsque Rébuffat annonça que le mauvais temps était toujours là… C’est alors que Lachenal émergea de la crevasse et se mit à courir comme un dément en criant : « il fait beau, il fait beau ! ». Rébuffat, simplement trompé par une violente ophtalmie des neiges, n’eut alors plus qu’à suivre ses trois camarades pour rejoindre le camp IV situé à quelques mètres à peine de la crevasse miraculeuse.

Hermann Buhl en solo dans les ténèbres du Nanga Parbat

En 1953, l’alpiniste autrichien Hermann Buhl écrivit l’une des plus belles lignes de l’histoire de l’alpinisme en atteignant en solo le sommet du Nanga Parbat au prix d’un effort monumental. Mais, à l’instar des français sur l’Annapurna trois ans plus tôt, il vit arriver la nuit avant d’avoir pu retrouver sa tente et ses camarades. Le bivouac qu’il du subir seul, à plus de 8 000 mètres et dans un état de fatigue extrême, a certainement sa place parmi les bivouacs de légende que seules peuvent offrir des entreprises aussi engagées que celle-ci.

Le lendemain matin, Buhl ne ressemble plus à grand chose mais il est vivant ! Il a passé la nuit debout, agrippé à son bâton de ski, à lutter en solitaire contre le froid et l’inéluctable sommeil mais il trouve la force de se remettre en marche pour poursuivre sa descente qui durera encore une journée complète. Venus à sa rencontre autant qu’à son secours, ses camarades Hans Ertl et Walter Frauenberger auront bien du mal à reconnaitre Buhl qui ne tient plus sur ses jambes et qui semble avoir vieilli de plusieurs années…

Bonatti au K2 : le bivouac de la honte

S’il est vrai qu’un bivouac un peu raide en montagne forge son homme, alors on peut dire de Walter Bonatti qu’il compte pour deux. Car en plus du froid, de la neige, de la fatigue et de l’altitude, le pauvre Walter – 23 ans seulement au moment des faits – eut également à ruminer la trahison de ses compagnons de cordée qui l’abandonnèrent sans vergogne, lui et son sherpa Mahdi, au sort plus qu’incertain d’une nuit dehors sur « la montagne des montagnes ». Mais pendant que les deux traitres – Lino Lacedelli et Achille Compagnoni – filaient vers le sommet du K2, Bonatti se réveillait comme une fleur, sans la moindre gelure, au grand dam des hautes instances de l’alpinisme italien qui furent pour le moins embarrassées lorsque Bonatti donna sa version des faits en rentrant au pays.*

Toujours dans son chapitre consacré au bivouac, Gilles Modica cite l’alpiniste Yannick Seigneur : « Combien de garçons seraient encore en vie s’ils avaient eu cette chance de coucher en plein air parce que l’expérience aurait amené la connaissance et la connaissance aurait créé l’habitude ! Ainsi, plus tard, au lendemain d’un bivouac, ils se seraient réveillés un peu courbatus, ayant eu un peu froid, mais vivants ». Ainsi, sans ce fameux bivouac sur le K2, Bonatti aurait-il survécu lors de la tragédie du Mont-Blanc du Noël 1956 ou encore au pilier du Frêney en 1961 et aurait-il simplement eu la carrière qu’on lui connait ? Allez savoir…

René Desmaison, les frères Messner, Joe Simpson, Beck Weathers, Lincoln Hall…

Derrière ces trois exemples que j’ai jugés les plus illustres, se cache un nombre incalculable de bivouacs dont l’histoire improbable mériterait d’être contée. Je pense notamment à ces deux allemands qui passèrent cinq jours plantés sur une vire minuscule au beau milieu des Drus en 1966, à René Desmaison et au malheureux Serge Gousseault gelés pendant près de quinze jours dans l’enfer des Grandes Jorasses à l’hiver 1971, ou encore à l’épopée dramatique des frères Messner au Nanga Parbat en 1970. Et que dire de Joe Simpson au Siula Grande en 1985 ? Quatre nuits à la belle étoile avec une jambe en carafe : vingt kilos de moins à l’arrivée au camp de base ! Et Beck Weather alors ? Laissé pour mort après une nuit allongé dans la neige par -50°C sur l’Everest en 1996, il fit un retour triomphal au camp avancé du col sud, où il dut encore patienter une nuit avant d’être redescendu, vivant mais dans un triste état, au camp de base. Rob Hall, lui, eut moins de chance car après avoir survécu une nuit dans la tempête et un froid sidéral, son nom vint s’ajouter à la liste des nombreuses victimes de la tragédie de 1996… Toujours sur l’Everest, l’histoire improbable de ce brave Lincoln Hall mérite également le détour.

Question record d’altitude, plusieurs bivouacs se disputent la palme. Jim Wickwire réalisa une belle performance sur le K2 en 1978 en s’offrant une petite nuitée à 8 200 mètres mais il doit s’incliner devant Stephen Venables et son solo à la Hermann Buhl en 1988 sur l’Everest : 8 600 mètres sans oxygène. Qui dit mieux ? Dougal Haston et Doug Scott ! Toujours sur l’Everest mais en 1975. Chris Bonington raconte dans Les horizons lointains : « La radio laissée ouverte toute la nuit se met à grésiller de bruit. Ils ont atteint le sommet juste avant la nuit, ont survécu au bivouac le plus haut jamais fait, dans une grotte creusée dans la neige, juste sous le sommet sud de l’Everest, ils sont indemnes, à part un doigt gelé. Je pleure de joie et de soulagement à ce succès ! » A croire que les anglais ont la peau dure !

Le Grec sous un déluge dolomitique

L’ingrédient principal du bivouac dantesque c’est évidement le froid mais il en est un autre, tout aussi sournois, qui peut faire d’une paisible nuit d’été un calvaire retentissant : la pluie. Parlez-en à Georges Livanos, notre grec préféré ! « Debout contre la paroi, nous cherchons vainement une protection. A la lueur des éclairs, je vois deux dos ronds et luisants. La pluie augmente-t-elle encore ? Non, c’est une cascade à présent ! Venue d’un surplomb, elle tombe exactement sur le relais. Le bruit nous oblige presque à crier : « Ça c’est du bivouac, hein ? » La Marmolada fait bien les choses, c’est une réception en grande pompe. Je suis trempé, inondé, noyé : l’eau glacée coule le long de mon corps à même la peau. Veste en duvet, pull-over, chemise : autant d’éponges. » dégouline-t-il dans son fameux Au-delà de la verticale.

Mais voilà qu’ici aussi la nuit approche… accroché à ma souris, je pitonne mon clavier depuis des heures et, comme un bleu, je suis surpris par l’obscurité… je vais devoir bivouaquer moi aussi… le comble ! D’une main inquiète j’attrape mon bouquin, me dirige vers la chambre et me glisse sous la couette déjà chaude. En espérant que la pile de ma frontale tienne jusqu’à la fin de mon chapitre, je souhaite un bonne nuit à tous les alpinistes encore accrochés à leur paroi !

* Voir l’article Le bivouac de Bonatti au K2

Bivouac en montagne
Le comte Russel, précurseur du bivouac en montagne, tout confort dans son sac à viande – Photo extraite du livre « Vertige » de Gilles Modica

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