L’Everest rouge

22 mai 2018 - 17 commentaires

En utilisant, à l’automne dernier, la métaphore de la cordée pour justifier l’orientation de sa politique(1), le président Macron ne s’est pas fait que des amis dans les milieux alpins où la récupération des valeurs de la montagne à des fins politique ne plait guère. Si Hitler et la première de la face nord de l’Eiger avaient rendu le terrain glissant, l’histoire de la conquête du versant tibétain de l’Everest, sous fond d’amour du parti, n’a pas adouci la pente. Retour, dans les pas de Mao, sur deux expéditions chinoises à l’Everest : celle 1960 pour porter le marteau et celle de 1975 pour hisser l’enclume. L’Everest rouge est le nom du film de propagande tourné au sommet en 1975.

Le Népal ayant fermé ses frontières aux alpinistes étrangers, c’est d’abord par le nord et le versant tibétain de la montagne que débuta la conquête de l’Everest. Les Anglais, Georges Mallory en tête, y firent quelques tentatives notables dans les années 20 avant que Bill Tilman, Eric Shipton et Frank Smythe ne reprennent le flambeau dans les années 30, sans plus de réussite. Si Edmund Hillary et les Anglais trouvèrent finalement la clé du succès en 1953 sur le versant népalais enfin accessible, la première ascension de l’arête nord restait à faire et, dès la fin des années 50, Mao Zedong y vit une belle occasion de prouver au monde la capacité de la République Populaire à « déplacer les montagnes ». C’est ainsi qu’au printemps 1960, une armée de 214 alpinistes débarquèrent sur le glacier du Rongbuk.

1960 : l’ombre d’un doute

Le 25 mars à midi, sous un soleil radieux, tous les membres de l’équipe sont rassemblés au camp de base pour voir leur drapeau national hissé au son de l’hymne chinois, avec un seul mot d’ordre : « Nous n’abandonnerons pas tant que le mont Everest ne sera pas conquis ». Le 24 mai, après une première tentative avortée à cause la météo, quatre grimpeurs atteignent le pied du second ressaut, passage clé de la voie, à 8 600 mètres. Liu Lien-man décide alors de sacrifier ses chances de sommet pour jouer le rôle d’échelle humaine et permettre à ses camarades de franchir le ressaut dont l’escalade nécessitera trois heures d’efforts soutenus qui auront vidé leurs réserves d’oxygène. A 4h20, heure de Pékin, Wang Fu-chou, Chu Yin-hua et le Tibétain Konbu déposent enfin au sommet le buste de Mao qu’ils se trainent, telle une enclume, depuis leur départ du col nord 19 heures plus tôt. Ils ramassent quelques cailloux pour les offrir au Grand Timonier mais il fait malheureusement trop sombre pour prendre des photos. Le 30 mai, tout le monde est de retour sain et sauf au camp de base où l’on fête les héros à la gloire du parti.

A la fin du récit de cette expédition paru en 1961 dans l’Alpine Journal(2) sous la plume de Shih Chan-Chun (membre de l’expédition), on trouve une note assez complète de l’éditeur, qui remet sérieusement en doute cette ascension. En plus de l’absence de preuve, l’Alpine Journal soulèvent le fait quand dans les « Démocraties Populaires », les organes de propagande soumettent souvent les auteurs à la censure et que l’on peut ainsi douter de l’entière véracité du récit. Il pointe ensuite le manque de détails topographiques dans le récit de la fin de l’ascension, certaines contradictions dans les différents récits publiés puis ajoute qu’avec l’obscurité, la fatigue et le manque d’oxygène, il est aisé de confondre une petite bosse avec le sommet. La note se termine par une étude approfondie signée T. S. Blakeney, des photos ramenées par les Chinois. Après comparaison avec des clichés d’autres expéditions, Blakeney conclut qu’il existe de sérieuses ambiguïtés entre le récit et les photos des Chinois et que leur ascension bien que possible doit être considérée comme non prouvée(3).

1975 : une échelle au second ressaut et un trépied au sommet

Quinze ans après la première contestée, 300 alpinistes chinois repartent pour le versant nord de l’Everest avec cette fois-ci dans leur bagages, en plus de l’amour du parti, de quoi prouver leur ascension de manière indiscutable. Le 17 mai, quinze hommes et trois femmes quittent le camp de base en direction du sommet. Le 25 mai, une première cordée arrive au pied du second ressaut qu’elle équipe d’une échelle métallique pour permettre au deuxième groupe de le franchir facilement. Le 27 mai, la cordée d’assaut composée de huit hommes et une femme se met en route depuis le dernier camp, franchit le ressaut grâce à l’échelle et atteint le sommet à 14h30. A cet instant, la Tibétaine Phanthog (Pandouo de son nom tibétain) pense être la première femme sur le Toit du Monde puisqu’elle ignore qu’elle a été devancée quelques jours auparavant par la Japonaise Junko Tabei. Qu’importe, « Cet extraordinaire exploit réalisé par de vaillants alpinistes montre de façon indiscutable que sous la direction du parti communiste chinois et en se guidant sur la ligne révolutionnaire du président Mao, il n’est pas de difficulté qui puisse arrêter la marche victorieuse du peuple chinois, il n’est pas de haut sommet qu’il ne puisse vaincre. » peut-on lire dans Le quotidien du peuple, organe de propagande s’il en est, le 6 juin 1975(4).

Cette fois-ci, il fait grand jour et pendant que les appareils photo s’activent pour fournir de la preuve à tout va, on installe solidement un trépied métallique qui permet de fixer le drapeau rouge à étoiles. Si le buste de Mao de 1960 n’a jamais été retrouvé, l’expédition Bonington victorieuse de la face sud-ouest à l’automne suivant put se servir du trépied pour attester sa réussite en même temps que celle des Chinois. L’échelle du second ressaut est aujourd’hui toujours en place et rend bien des services à ceux qui préfèrent éviter la scabreuse technique de la courte-échelle. On regrettera simplement que les plus éminents membres du parti n’aient pas pensé à rebaptiser le col nord en « col Mao ». En même temps, ils n’étaient pas là pour rire…

(1) « Je crois à la cordée, il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu’ils ont des talents, je veux qu’on les célèbre […] Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée c’est toute la cordée qui dégringole ». Interview télévisée du 15 octobre 2017.
(2) The conquest of mount Everest by the chinese mountaineering team (fichier PDF) – Alpine Journal 1961.
(3) Dans sa chronique tibétaine parue dans la revue Cimes de 2001, Claude Deck indique que « le sommet est atteint dans la journée et non pas durant la nuit comme on le raconte souvent. Les photographies publiées de l’exploit n’ont pas été prises du sommet comme il avait été indiqué par les  autorités chinoises, mais depuis l’arête Nord, ce qui a entretenu le doute sur la réalité de la performance, un doute relayé et largement entretenu en Occident. Un témoignage direct de l’un des ascensionnistes, Yu Yin Hua, a été recueilli par le chef d’une expédition française au début des années quatre-vingts. »
(4) Lire la reproduction du récit original dans la revue Cimes de 2002 (disponible dans les archives du GHM).

Everest 1960, les Chinois dans la face nord
Scène surréaliste à 8 200 mètres (au camp VI) où l’une des femmes de l’expédition de 1975 accomplit son cérémonial d’entrée au parti devant un portrait de Mao (Source : Cimes 2002)

Chullanka, vos sports grandeur nature

17 Commentaires

  • Pedro26 - 22 mai 2018 à 14 h 15 min

    Merci Thomas pour cet article, à coloration politique rigolote (une nouvelle approche de la montagne ? 🙂 )

    J’adore ta blague de conclusion, bravo !
    (Petite suggestion : écrire « Et en même temps » au lieu de simplement « En même temps », le hint back pour boucler la boucle, mais je chipote, hein ! 😉 )

    Ah ! Comme les doutes sur la réalité des ascensions historiques des montagnes nous obsèdent !
    Combien d’articles sur le sujet déjà publiés sur ton blog ?

    Perso, je ne connaissais pas tous les détails des doutes sur la réussite du sommet de l’Everest en 1960 par les Chinois…

    J’aime bien l’histoire du buste de Mao qui aurait été laissé au sommet, « sous des pierres, quelque part sur un gros rocher au Nord-Ouest du sommet » (d’après Wang Fu-chou) :
    « A 4h20, heure de Pékin, Wang Fu-chou, Chu Yin-hua et le Tibétain Konbu déposent enfin au sommet le buste de Mao qu’ils se trainent, telle une enclume, depuis leur départ du col nord 19 heures plus tôt. »

    Comme une enclume, c’est peut-être un peu exagéré, vu que c’était juste un petit buste en plâtre…
    D’ailleurs, ces Chinois ont vraiment été petits joueurs, car ils auraient quand même pu se fendre d’un buste en bronze, incassable, pour faciliter un peu le boulot des alpinistes-archéologues !
    Le plâtre c’est nul, c’est fragile, ça casse, ça s’émiette, ça se désagrèges, et ça disparait…
    Ce n’était pas digne du Grand Timonier !

    PS: RIP Nobukazu Kuriki, mort de froid hier ou avant-hier, sur la face Sud de l’Everest au cours de sa huitième tentative sans O2.
    https://en.wikipedia.org/wiki/Nobukazu_Kuriki

  • thomas - 22 mai 2018 à 15 h 39 min

    C’est vrai que le buste était en plâtre donc sûrement pas bien lourd mais à 8 000 mètres, 200g de plâtre pèsent autant que 10kg de plomb !

  • Yves Ballu - 22 mai 2018 à 20 h 33 min

    La revue « Pekin Information » (1975), journal de propagande édité en langue française, met en effet ce succès au crédit du « Grand Timonier » :
    « Alors que le mouvement d’étude centré sur la théorie de la dictature du prolétariat bat son plein parmi tout le peuple du pays, une nouvelle exaltante nous parvient de la frontière sud-ouest : le 27 mai, à 14 h 30 (heure de Pékin), neuf membres de l’expédition chinoise d’alpinisme – une femme et huit hommes – ont réussi l’ascension, par la face nord, du Qomolangma Feng (mont Jolmo Lungma), le plus haut sommet du monde. […] Comment cette victoire magnifique a-t-elle pu être acquise ? Tout d’abord en raison de la vive attention que le président Mao et le Comité central du Parti allaient manifester à l’entreprise. Et grâce au soutien enthousiaste du peuple entier. Attention et soutien qui galvanisent l’intelligence et la force collectives et vont permettre de venir à bout de difficultés innombrables. Cette victoire témoigne de l’impulsion donnée par la Grande Révolution culturelle prolétarienne et le mouvement de critique de Lin Piao et de Confucius, à notre alpinisme ainsi porté à un niveau supérieur. » La citation complète et d’autres sur ce thème de la montagne pas toujours en dehors du monde, à découvrir dans « La montagne sous presse » à paraitre en octobre prochain aux Éditions du Mont Blanc.

  • Pedro26 - 23 mai 2018 à 3 h 13 min

    « mais à 8 000 mètres, 200g de plâtre pèsent autant que 10kg de plomb ! »

    Ouais… Bof !

    Play again, Thomas !

  • Pedro26 - 23 mai 2018 à 3 h 30 min

     » à découvrir dans « La montagne sous presse » à paraitre en octobre prochain aux Éditions du Mont Blanc. »

    Et merci pour la pub, Yves Ballu !

  • Pascaline - 23 mai 2018 à 8 h 17 min

    Bravo pour ton article Thomas.
    Et pas de chinoiseries pour ce buste en plâtre!

  • thomas - 23 mai 2018 à 9 h 21 min

    Merci Pascaline !
    Pedro, ne m’oblige pas à t’emplâtrer…

  • Pierre Marie Girardot - 23 mai 2018 à 13 h 29 min

    Cela ne m’offusque pas tant que ça que notre Président utilise la métaphore de la cordée. Que je sache les comparaisons ne sont pas soumises aux droits d’auteur et de toute façon si je retourne la comparaison je dirais que s’il s’érige en chef de cordée il faudra qu’il nous apporte la preuve qu’il est un bon guide. Il a au total 5 ans pour le démontrer.
    Quant à tous ceux qui font monter le culte de la personnalité jusqu’aux sommets du monde voire sur la lune (!) ils devraient mouiller le maillot pour montrer qu’ils sont à la hauteur (… sans jeu de mot).

  • Pedro26 - 28 mai 2018 à 4 h 02 min

    « Pedro, ne m’oblige pas à t’emplâtrer… »

    Aucun souci, emplâtres-moi, y’a pas de problème…

    Et après tu nous expliqueras pourquoi tu tolères la pub sur ton blog ! (Pognon ? Déjà ? Ah…)

  • Pedro26 - 28 mai 2018 à 4 h 11 min

    https://climbingholds.shop/ , ça va ?
    C’est mieux pour toi ?
    Pour le plâtre ?

  • Jean-Paul - 7 juin 2018 à 16 h 20 min

    Pedro,
    Moi je trouve l’article super intéressant et le commentaire d’Yves très pertinent…
    Et la référence à « Montagne sous presse » également pertinente par rapport au sujet.
    Il semblerait que tu fasses une allergie aiguë à toute forme d’activité économique lucrative… ou pas….
    Tu as eu un traumatisme par rapport à l’argent étant petit?
    Le « pognon » semble t’obséder… simple impression ou réalité.
    Tiens aujourd’hui j’ai acheté des prunes délicieuses mais pour ce faire, j’ai du toucher des pièces de monnaie et les donner à la dame du magasin… je pense qu’un trader en fruits s’est encore enrichi!
    Dois-je aller me confesser ?
    Faire mon auto-critique?
    Non?
    Ah bon! Relax alors!

  • Pedro26 - 8 juin 2018 à 18 h 44 min

    Salut Jean-Paul,

    Moi aussi je trouve l’article de Thomas super intéressant, et je l’ai déjà dit dans mon premier message du 22 mai 2018 à 14 h 15 min.

    Par contre, faire son auto-publicité pour un bouquin qui n’est pas encore sorti, et dont personne ne sait quoi que ce soit, je trouve ça nettement moins bien, en effet.
    https://www.decitre.fr/livres/la-montagne-sous-presse-9782365450508.html 42,50 €. A paraitre le 17/10/2018 (De rien, Yves ! 😉 )

    Les commentaires à caractère publicitaires et à but lucratif n’ont rien à faire sur ce blog, à mon humble avis !

  • thomas - 9 juin 2018 à 8 h 26 min

    Détends-toi Pedro, j’avais moi-même demandé à Yves de me tenir au courant de la sortie de son livre. Réjouissons nous plutôt de la sortie prochaine de ce nouvel opus signé par la légende de la littérature alpine!

  • Pedro26 - 11 juin 2018 à 16 h 50 min

    Ah ? Ok alors…

    Sinon, vous pouvez aussi vous tenir informé par email tous les deux en privé, aussi…

    Et chacun sa légende, hein ? 😉

    Et sinon, pour https://climbingholds.shop, c’est pareil aussi ?

  • Jean Paul Pélissou - 15 juin 2018 à 13 h 04 min

    Pedro26,
    Ne te semble-t-il pas qu’il existe une différence entre un livre à sortir se rapportant au sujet du blog, fût-il vendu à x euros, et des plots de plastique pour murs d’escalade?
    D’après ce que je comprends de ton propos, si ce livre était mis à disposition gratuitement au lieu d’être vendu, il n’y aurait pas de problème ?
    Ou est-ce le fond de ce livre et l’exploitation politique de la montagne par certains régimes pour leur propagande qui te gêne?
    Le fait qu’un livre soit vendu me paraît bien futile. Même à 42€, vu la confidentialité du sujet, je ne pense pas que l’auteur et son éditeur en tirent grand profit.
    S’ils amortissent les frais de publication et de distribution, ça ne sera pas si mal…
    Parler d’un livre, toujours et partout, n’est jamais assimilable à de la publicité commerciale.
    C’est un acte de diffusion culturelle.
    En tout cas dans notre culture française et plus largement ouest européenne.
    Cordialement

  • Pedro26 - 17 juin 2018 à 15 h 03 min

    Jean-Paul,

    Si bien sûr, je vois une nette différence entre un livre et des prises synthétiques d’escalade.
    Tu sembles penser que c’est le prix du livre qui me choque, où le fait qu’il ne soit pas gratuit, mais pas du tout.
    Je ne suis pas si obsédé par l’argent que tu sembles le croire !

    Au delà du caractère publicitaire et promotionnel (y’a pas mort d’homme non plus ! Je n’en fais pas une maladie, hein !), c’est de commenter un article en CITANT en référence un extrait de son propre livre qui n’est PAS ENCORE SORTI, et donc que personne ne peut lire.
    C’est donc ce que l’on appelle un « teaser » ! (une annonce, en français, donc de la pub !).

    Tu écris : « Parler d’un livre, toujours et partout, n’est jamais assimilable à de la publicité commerciale. C’est un acte de diffusion culturelle. »
    Je suis tout à fait d’accord avec ça, sauf si c’est l’auteur lui-même qui parle de son livre qui n’est PAS ENCORE SORTI !

    Donc toi et moi ne pouvons pas en parler, ni en discuter, ni critiquer, ni en conseiller la lecture, car le livre en question ne sera pas disponible avant 6 mois !
    Sinon, il faut donc attendre 6 mois, puis acheter le livre avant de pouvoir répondre au commentaire…
    Cool sur un blog !

    Vois-tu la différence, Jean-Paul ?

    Amicalement,

    Pedro

  • Jean Paul - 22 juin 2018 à 1 h 32 min

    @Pedro26
    Oui, je comprends ta position et ton raisonnement. Assez rationnel d’ailleurs.
    Comme tu le dis, il n’y a pas mort d’homme… merci de ta réponse patiente et précise.
    Cordialement

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