Chogolisa

La fatale épouse

Par Valentin Rakovsky

Figurer dans le Top 40 des sommets les plus hauts du monde, mais fréquenter des 8 000 d’aussi près, ça ne doit pas être simple tous les jours. Les trekkeurs et les alpinistes défilent, mais ont toujours une autre direction vers laquelle tourner leurs têtes, leurs appareils photos et leurs expéditions. C’est pourtant le dur lot du Chogolisa, fier de ses 7 655 mètres mais contraint de vivre dans l’ombre des Gasherbrum, du Broad Peak et du K2 voisins.

Tout se rapporte tellement toujours aux 8 000 qu’en 1892, lorsque William Martin Conway explore le Gilgit-Baltistan et cartographie plusieurs vallées de la région, il nomme le Chogolisa « Bride Peak », le « pic de la mariée ». La mariée de qui ? Du K2, évidemment, situé juste en face, en symétrique par rapport au campement de Concordia. Mais le nom local a bien survécu à cette appellation : Chogo Lisa, littéralement « Grande chasse » baltis, puisqu’il fut un temps où les autochtones venaient chasser l’ibex jusqu’aux confins du glacier de Baltoro, sur les pentes enneigées de cet imposant 7 000.

Les râteaux les plus hauts du monde

Le Chogolisa se présente sous la forme d’un trapèze, avec une arête sommitale presque plate qui sépare deux sommets, Sud-Ouest (le plus haut) et nord-est (7 654 mètres). C’est ce dernier que Conway entreprendra de gravir. Mais la montagne qu’il a lui-même surnommée « Bride Peak » lui dira « non » par trois fois, et le Britannique reportera son attention sur des objectifs plus abordables.

L’exploration de la montagne reprend en 1909 sous l’égide du duc des Abruzzes, déjà rentré bredouille du K2 puis du Skyang Kangri. Louis-Amédée de Savoie serpente entre les séracs et les crevasses de la face Est pour rejoindre le pied de l’arête Sud-Est, sans difficulté technique insurmontable mais ourlée de corniches instables. Entravés par une météo capricieuse, le duc et ses guides, Joseph Petigax et Henri et Alexis Brocherel, passent deux semaines dans la voie… et doivent s’arrêter à 7 498 mètres, 157 mètres seulement sous le sommet. C’est la plus haute altitude jamais atteinte à l’époque, mais un nouveau revers dans la conquête du Chogolisa. Le marié K2 n’avait pas voulu des Italiens sur sa cime (du moins pas encore), son épouse ne les tolérera pas plus.

La troisième fois n’est toujours pas la bonne pour les expéditions au Chogolisa. En 1957, un quatuor autrichien d’exception pose sa tente au pied du Broad Peak, à quelques encâblures : Marcus Schmuck (le chef d’expédition), Fritz Wintersteller, Kurt Diemberger (qui n’a pas encore fait la première du Dhaulagiri) et Hermann Buhl (qui a déjà fait la première du Nanga Parbat). Pour cette dream team, l’affaire est presque trop facile. Tous les quatre parviennent au sommet du Broad Peak sans oxygène et sans porteurs, en pionniers du style alpin. Mais des désaccords fissurent le groupe, qui se sépare pour la suite de l’expédition. Wintersteller et Schmuck s’en vont gravir le Savoia Peak (7 263 mètres), puis surtout le Skil Brum (7 360 mètres) en 53 heures et en voyageant toujours aussi légers ; tandis que le duo Buhl-Diemberger emprunte les traces du Duc des Abruzzes au Chogolisa. Même itinéraire et même verdict : la tempête les contraint à rebrousser chemin à 7 300 mètres d’altitude. Et c’est à la descente que les corniches, qui avaient épargné les candidats de 1909, auront raison de Buhl. Diemberger se retourne : il est seul, et une partie de l’arête s’est effondrée. Les glaces du Chogolisa n’ont jamais rendu le corps du grimpeur d’Innsbruck.

1958, 1975, 1986, 2012 : la mariée dit « oui »

Il n’y avait pourtant plus qu’un an à attendre avant la première du Chogolisa. En 1958, une expédition organisée par l’Université de Kyoto et menée par Takeo Kuwabara fait pour la première fois du Chogolisa son but principal. Le chef d’expédition et professeur trace un itinéraire légèrement différent de ses prédécesseurs pour approcher la fameuse arête à corniches en contournant les cascades de glace de la face Est. Et le 4 août, sans porteurs mais avec oxygène, accèdent au sommet du Chogolisa II Masao Fujihara, déjà membre d’une expédition aux Annapurna II et IV cinq ans plus tôt et Kazumasa Hirai, un ingénieur et professeur d’université de 26 ans. En bonus, sur ce sommet trop étroit pour y tenir à deux, les deux ascensionnistes pourront même observer un spectre de Brocken au-dessus du Baltoro.

Pour la première du Chogolisa I, il faudra 17 années supplémentaires. Fred Pressl et Gustav Ammerer, deux Autrichiens, vengent leur compatriote Buhl le 2 août 1975 en atteignant le sommet Sud-Ouest. Le Chogolisa faillit avoir le dernier mot : une corniche, encore, disparaît sous les pieds du chef de l’expédition Eduard Koblmueller. Mais contrairement à Buhl, Koblmueller est encordé et donc maintenu en vie par ses coéquipiers.

Pendant la décennie suivante, le sommet sera atteint trois nouvelles fois : le Chogolisa I par des Français en 1984 pour la première de l’arête Sud et par des Anglais en 1986 pour la première traversée, d’ouest en est ; et le Chogolisa II pour la deuxième ascension par deux Français, en 1986 toujours. Mais cette dernière ascension finira tragiquement, puisque ses auteurs périssent lors de la descente, qu’ils tentaient à ski.

L’accident marque un tel coup d’arrêt dans la conquête du Chogolisa qu’en 2012, David Lama et Peter Ortner se présentent à son pied et apprennent des Baltis que la montagne n’a plus été gravie depuis 26 ans. Le compteur est remis à zéro par le tandem, qui descend à ski la face nord-est, cette fois en arrivant sain et sauf en bas. De quoi relancer l’activité sur le Bride Peak pendant les années suivantes avec de nouvelles expéditions, comme celle, espagnole, à l’éperon ouest en 2017. Penserait-on enfin à autre chose que des 8 000 depuis Concordia ?

Bibliographie :

Le Chogolisa émergeant au-dessus des Vigne Peaks (Photo : Valentin Rakovsky)

Pas de Commentaire

Pas de commentaire.

Flux RSS pour les commentaires de cet article.

Laisser un commentaire