Nanda Devi, Gasherbrum IV, Nuptse, Jannu, ces « presque 8 000 »

29 mars 2018 - 4 commentaires

Nous l’avons vu dans l’épisode précédent, d’un point de vue géographique, le monde des 7 000 est incommensurable. L’histoire de l’alpinisme y a pourtant trouvé une place intéressante, loin de la tyrannie des chiffres qui pèse sur le club des quatorze géants. Car si à partir de 8 000 mètres le prestige est une affaire d’altitude, en-dessous, c’est souvent l’esthétique qui prime. Levons donc un instant le nez de la carte pour explorer, en compagnie de Bill Tilman, Walter Bonatti ou Chris Bonington, l’histoire de quatre de ces « presque 8 000 » qui sortent du lot.

Nanda Devi 1936 : Odell et Tilman pour le record

La Nanda Devi (7 816 mètres) n’est pas seulement la plus haute montagne de la chaîne du Garhwal, c’est aussi la plus belle. C’est d’ailleurs sa beauté qui fut à l’origine de la troublante histoire de Nanda Devi Unsoeld, qui trouva la mort, en 1976, sur la montagne dont elle portait le nom… Après plusieurs explorations dès le début du XIXème siècle, le mystère de l’accès au Sanctuaire de la Nanda Devi est finalement percé en 1934 par Bill Tilman et Eric Shipton, pionniers des expéditions légères en Himalaya. Deux ans plus tard, alors que Shipton est parti tenter sa chance à l’Everest, Tilman revient dans le Garhwal au sein d’une expédition anglo-américaine comprenant notamment Noel Odell et Charles Houston qui furent désignés pour la première tentative sommitale du 28 août. Mais Houston malade, la tentative tourne court et Tilman prend finalement sa place dans la cordée.

Le 29 août 1936, à 6 heures du matin, Odell et Tilman se mettent en route et malgré une neige molle dans laquelle ils s’enfoncent jusqu’aux genoux, ils parviennent au sommet vers 15 heures sous un soleil radieux. « Peut-être devrais-je ajouter qu’à l’exception de l’eau-de-vie d’abricot, nous ne fîmes usage d’aucun moyen artificiel. Notre unique appareil à oxygène se noya dans la rivière; les pitons restèrent par oubli au camp de base; crampons et chaussons de neige ne furent solennellement emportés que pour se voir abandonner. » précise Tilman dans son compte-rendu(1). Quatre ans après l’ascension du Kamet (7 756 mètres), la Nanda Devi devint donc le plus haut sommet gravi par l’Homme. Le record tiendra jusqu’à 1950 et la première de l’Annapurna.

Gasherbrum IV 1958 : la revanche de Bonatti et Cassin

Pour Riccardo Cassin et surtout pour Walter Bonatti, l’expédition de 1958 au Gasherbrum IV (7 925 mètres) est celle de la revanche. Quatre ans après l’expédition italienne au K2, Cassin rumine toujours sa mise à l’écart et c’est peu dire que Bonatti a encore le piolet de Lacedelli en travers de la gorge. Depuis le Gasherbrum IV, il aura d’ailleurs tout le loisir d’observer l’emplacement de son fameux bivouac sur le K2. Pour cette ascension que beaucoup présentent comme bien plus exigeante que la plupart des 8 000, Cassin a convoqué le gratin de l’alpinisme italien. Outre Bonatti, il y a là son grand compère Carlo Mauri mais aussi les deux guides de Moena : Giuseppe Oberto et Giuseppe De Francesch.

Au Gasherbrum IV, il n’y a aucune voie facile. Son énorme face ouest – le célèbre Shinning wall – alimente déjà tous les fantasmes mais Cassin a décidé d’opter pour l’arête nord-est. Le 22 juin, après avoir attendu que Carlo Mauri se remette d’une vilaine brûlure au bras provoquée par un cuit-vapeur (!), les hommes se mettent en route mais la première tentative vers le sommet est avortée par le mauvais temps. Il leur faudra attendre près d’un mois avant de pouvoir remonter sur la montagne. Le 6 août 1958, après une lutte intense dans un dédale de gendarmes et de cheminées difficiles où les talents de Bonatti ne sont pas de trop, Carlo Mauri immortalise son ami qui pose fièrement pour la photo au sommet. Pour Bonatti aucun doute : « Le Gasherbrum IV est une montagne bien plus difficile que le K2. »(2). On lui pardonnera volontiers son éventuel manque d’objectivité…

Nuptse 1961 : SOuth British !

La légende du Nuptse (7 861 mètres), c’est sa face sud : « l’équivalent de deux faces nord des Grandes Jorasses empilées à très haute altitude » dit-on. Ceux qui ont eu la chance de la gravir se comptent sur les doigts du pied d’un himalayiste qui a eu très froid. Les derniers en date ? Les redoutables brigands du Gang des Moustaches, auteurs du casse du siècle à  l’automne dernier : nouvelle voie en style alpin, s’il vous plait. Les premiers ? Des anglais, en 1961, via l’arête centrale. A leur tête, Joe Wahnsley, un électricien de Manchester, déjà leader de l’expédition de 1957 au Masherbrum. Pour l’accompagner : Dennis Davis, Simon Clark, John Streetly, Les Brown, Trevor Jones et Chris Bonington, la star en devenir. Mais aussi les meilleurs sherpas du moment, dont un certain Tashi, un ancien de l’Everest et de Kangchenjunga.

Le 14 mai, Brown, Swallow, Bonington, Davis et les deux sherpas Pemba Sherpa et Tashi sont au camp VII à 6 700 mètres d’altitude. Le 15, après avoir taillé de grandes marches dans la glace pour assurer la descente qu’ils devront effectuer de nuit, Davis et Tashi atteignent le sommet vers 15h30. Le lendemain, la deuxième cordée (Brown, Swallow, Bonington et Pemba Sherpa) profite de leur trace pour atteindre elle aussi le sommet. « Même si toutes les plus grandes montagnes ont été gravies dans les années cinquante, il reste des centaines de sommets et de faces de tous niveaux de difficulté pour les alpinistes des années soixante. »(3) prophétisera Chris Bonington, futur chef d’expédition sur la face sud de l’Annapurna et la face sud-ouest de l’Everest.

Jannu 1962 : onze hommes au sommet

Moins d’un an après le succès des Anglais au Nuptse, c’est au tour des Français de tenter leur chance sur l’un des derniers gros morceaux que propose l’Himalaya : le Jannu (7 710 mètres). Pas par la terrible face nord, qui ne sera réussie qu’en 2004 par une énorme expédition russe, mais par l’arête sud-est. Comme pour le Makalu, gravi en 1955 par Lionel Terray et Jean Couzy, les Français font les choses dans l’ordre en organisant une première reconnaissance par Guido Magnone en 1957, puis une première vraie tentative menée par Jean Franco deux ans plus tard. Résultat, en 1962, Lionel Terray et son armada de stars sont dans un fauteuil lorsqu’ils débarquent au pied de la montagne.

Le 27 avril c’est d’abord René Desmaison, Paul Keller, Robert Paragot et le sherpa Gyalzen Mitchu qui parviennent au sommet avant que, le lendemain, le reste de la troupe ne vienne défiler sur l’arête sommitale dangereusement effilée. Au total, onze alpinistes (dont Lionel Terray) fouleront le sommet du Jannu les 27 et 28 avril 1962. « En Himalaya chaque cordée se hisse sur les épaules de la cordée précédente » disait Lionel Terray(4). Cette réussite au Jannu en est l’exemple parfait.

(1) Revue La Montagne de 1938 (n°298, page 21), disponible dans les archives du GHM.
(2) Lire le récit de Fosco Maraini dans l’American Alpine Journal de 1959 : L’expédition italienne au Gasherbrum IV (pdf).
(3) Lire son récit dans le Climber’s Club Journal (pdf) de 1962.
(4) Voir le film de Lionel Terray : A la conquête du Jannu

Walter Bonatti au sommet du Gasherbrum IV en 1958
Walter Bonatti photographié par Carlo Mauri au sommet du Gasherbrum IV, le 6 août 1958.

Chullanka, vos sports grandeur nature

4 Commentaires

  • Mez - 29 mars 2018 à 19 h 01 min

    @ Thomas
    Encore un super papier Amigo
    On ne parle pas de ces sommets qui sont carrément plus dur que la plupart des 8000,la face Nord du Jannu jamais réussi en style alpin et c est pas demain la veille,la face Ouest du Gasherbrum 4 dont nous avons déjà parlé,reussi 1 fois et jamais répété…

  • Florence - 29 mars 2018 à 22 h 41 min

    Merci Thomas !

  • Jean-Paul - 31 mars 2018 à 10 h 57 min

    Excellent!
    Il serait intéressant de faire un classement des faces selon la saison en fonction de leur difficulté. Un peu à la façon des voies d’escalade.
    Histoire de sortir de la référence unique à l’altitude. Même si celle ci rentre en ligne de compte bien sûr…

  • thomas - 1 avril 2018 à 10 h 46 min

    Les cotations existent aussi en alpinisme. La voie des Arbuzzes au K2 est par exemple cotée : ED 3+ M5 VI X5 P4 (cotation globale, glace, mixte, engagement, risques objectifs, qualité de l’équipement). A titre de comparaison, la voie normale de l’Everest (versant népalais) est cotée : PD+ VI. On trouve tout ça sur camptocamp.org.

    Pour l’histoire de la naissance des cotations, c’est ici : https://summit-day.com/cotations-alpinisme-histoire/

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