Le point de non-retour ou le choix crucial de l’himalayiste

7 février 2018 - 14 commentaires

Le 25 janvier dernier, vers 7 500 mètres sur les pentes du Nanga Parbat, Élisabeth Revol et Tomek Mackiewicz ont atteint le point de non-retour. Ce moment crucial à partir duquel la décision de continuer vers le sommet entraine irrémédiablement une descente apocalyptique où la survie ne tient plus qu’à un fil. Élisabeth et Tomek ont choisi de poursuivre vers le haut, comme beaucoup d’autres avant eux… Retour sur quelques exemples, aux fortunes diverses, qui ont marqué l’Histoire.

Annapurna 1950 : « Si je retourne, qu’est-ce que tu fais ? »

Pour Maurice Herzog et Louis Lachenal, tout se joue le 3 juin 1950 un peu en-dessous des 8 000 mètres sur l’Annapurna. « Si je retourne, qu’est-ce que tu fais ? » s’adresse soudain Lachenal à son chef d’expédition. « Je continuerai seul » lui répond Herzog sans hésiter. Depuis un grand moment déjà, Lachenal ne sent plus ses pieds qui ont commencé à geler. A ce moment précis, il sait que s’il continue vers le sommet, il risque l’amputation. Herzog aussi a froid aux pieds mais il a fait son choix depuis longtemps, il ira au sommet coûte que coûte. Lachenal est face à un choix crucial qui sera probablement guidé par son éthique de guide et cette règle tacite qui veut qu’un guide n’abandonne pas son client. Même si Herzog n’est pas son client sur l’Annapurna, Lachenal abdique : « Alors je te suis ! » On connait la suite : sommet, descente dantesque, survie miraculeuse, amputations…

Aconcagua 1954 : les Bleausards « condamnés » au sommet

Là nous ne sommes pas dans l’Himalaya mais dans les Andes, dans la face sud de l’Aconcagua (6 962 mètres) plus précisément. L’altitude n’est pas si terrible mais le problème vient surtout des difficultés techniques. Le 21 février, alors qu’ils ont atteint l’altitude de 5 200 mètres, Robert Paragot et ses copains parisiens décident de changer de tactique : finis les aller-retours entre les camps, ils grimperont désormais en style alpin. Vers 5 800 mètres, ils franchissent une barre rocheuse dans laquelle il est impossible de planter un piton et donc d’effectuer un rappel. S’ils veulent s’en sortir, ils devront atteindre le sommet et redescendre par l’autre versant : « Maintenant, nous sommes « condamnés » au sommet. On y arrive ou la face sud de l’Aconcagua sera notre ultime demeure ! »* écrira Paragot. Un peu plus haut, Lucien Berardini n’aura d’autre choix que d’enlever ses gants pour franchir un ressaut délicat. Il y laissera les phalanges de sa main gauche… Tous ses compagnons (sauf Paragot) y laisseront des bouts d’orteil… Mais si on connait leur histoire, c’est bien qu’ils s’en sont sortis les bougres !

* Vingt ans de cordée – Robert Paragot et Lucien Berardini

K2 1991 : la cordée Béghin-Profit et « l’instinct de survie qui ne fonctionne plus »

« Nous sommes entrés dans la zone d’attraction du sommet. Cela signifie que nous irons en haut, quelles qu’en soient les conséquences. L’instinct de survie ne fonctionne plus. Il n’y a plus que le sommet et moi, et, entre les deux, l’épuisement. Je sais qu’il est inconcevable d’arriver sur une si haute montagne de nuit, et pourtant il le faut. »* Ces mots hallucinants sont ceux de Pierre Béghin, après avoir réussi le K2 par l’arête nord-ouest en compagnie de Christophe Profit en 1991. Une ascension parfaite, le style alpin dans sa forme la plus pure. Deux hommes, la montagne et rien d’autre. Pour réussir un tel coup, l’entente entre les deux devait être parfaite, surtout à l’approche du sommet. « Même s’il avait fallu y laisser mes mains et mes pieds, je crois que j’aurais continué » dira Christophe Profit après coup, confirmant que la longueur d’onde était bien la même là-haut. Pour l’un comme pour l’autre, cette réussite sera pourtant la dernière en Himalaya. Pour des raisons bien différentes. Privilégiant son métier de guide et sa vie de couple, Christophe Profit n’y mettra plus les pieds. Pierre Béghin, lui, trouvera la mort dans la face sud de l’Annapurna l’année suivante…

* Pierre Béghin, l’homme de tête – François Carrel – Éditions Guérin

Everest 1996 : Rob Hall, Doug Hansen et l’heure qui tourne

Le contexte est cette fois-ci très différent puisque nous sommes dans le cadre d’une expédition commerciale et d’une relation guide-client. Il y a eu bien d’autres victimes cette saison-là à l’Everest* mais si l’on se concentre un instant sur le cas Doug Hansen-Rob Hall, on s’aperçoit que l’attraction du sommet est la même chez les amateurs que chez les alpinistes professionnels. Le guide, censé remplacer le manque d’expérience du grimpeur, peut parfois se trouver devant des cas difficiles à trancher. En acceptant de conduire Doug Hansen au sommet alors que l’horaire limite prévu pour le retour était passé depuis bien longtemps, Rob Hall a cédé sous la pression de son client qui avait tout sacrifié pour revenir tenter sa chance après un cruel échec la saison précédente. La tempête subie à la descente s’est chargée du reste… Si pour le Grand Alpiniste la limite est parfois tenue, pour les amateurs sur la voie normale de l’Everest, c’est facile : le point de non-retour est écrit sur le cadran de leur montre.

* Lire Tragédie à l’Everest – Jon Krakauer

Nanga Parbat 2012 : Sandy Allan et Rick Allen, « les dingues de la Mazeno »

Âgés de respectivement 57 et 59 ans, Sandy Allan et Rick Allen, deux grimpeurs écossais, ont entrepris au mois de juillet 2012, de gravir les dix kilomètres de l’arête Mazeno au Nanga Parbat, accompagnés de trois sherpas et de la grimpeuse sud-africaine Cathy O’Dowd. Après douze jours sur la montagne, ils touchent presque au but mais les difficultés techniques et la fatigue les repoussent finalement. De retour au camp avancé, la discussion s’engage : Allan et Allen veulent retenter leur chance mais les autres décident de redescendre. Les deux Écossais sont à court de vivres et comptent sur leur seul réchaud pour les hydrater : « Cathy a écrit plus tard sur son blog qu’elle pensait que Rick et moi étions fous, en proie à la fièvre du sommet. Pour elle, Rick et moi étions en train de franchir à cet instant la limite du risque acceptable »*. Le 14 juillet, les deux hommes parviennent au sommet mais leur briquet tombe en rade dans la descente. Assoiffés, affamés, épuisés et au bord de la mort, ils seront finalement repérés par deux grimpeurs tchèques qui passaient par là et qui leur donnent à boire : « C’est vous les Écossais dingues de la Mazeno ? »

* L’arête de l’éternité – Sandy Allan – Éditions Guérin

Annapurna 2013 : Graziani, Benoist et le point d’interrogation de la descente

A l’automne 2013, Stéphane Benoist et Yannick Graziani ont réussi une ascension magistrale dans la face sud de l’Annapurna. En huit jours, ils achèvent, en style alpin, la voie entamée par Pierre Béghin et Jean-Christophe Lafaille en 1992. Le 24 octobre, ils sont en position de tenter le sommet mais la discussion s’engage entre les deux amis : « On commençait à avoir des gelures mais on occultait peut-être un peu le truc. La solution la plus sage c’était de descendre mais moi j’avais envie de monter. On avait pas de doute sur le fait d’aller au sommet, par contre après : point d’interrogation… » raconte Graziani dans le film On ne marche qu’une fois sur la lune. Ils iront effectivement au sommet mais dès le début de la descente, Benoist s’effondre. Il est épuisé et commence à montrer des signes d’œdème pulmonaire. La descente vire rapidement au calvaire et Graziani « switch en mode survie. Pendant toute la descente je suis devenu un putain de robot. »* Après deux terribles bivouacs, un hélicoptère viendra finalement les récupérer au bas de la paroi. Stéphane Benoist sera amputé de tous ses orteils et de plusieurs phalanges…

* Annapurna, une histoire humaine – Charlie Buffet – Éditions Guérin

Sandy Allan et Rick Allen sur l'arête Mazeno au Nanga Parbat (photo Cathy O'Dowd)
Rick Allen et Sandy Allan sur l’arête Mazeno au Nanga Parbat en 2012. Merci à Cathy O’Dowd pour la photo.

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14 Commentaires

  • Jessica - 7 février 2018 à 9 h 46 min

    selon le livre de Jon krakauer,Doug hansen voulais faire demi tour, mais rob hall, contrarié que 2 de ses clients aient reculé l’a encouragé à continué… c’est marrant tout les articles que je lis sur le net sur cette tragédie disent que hall ne voulait pas lâché son client… comme si on ne supportait pas cette réalité, d’ailleirs krakauer commence le livre par un mensonge, ils savaient tous pour la tempête mais ils n’ont pas suivit la règle de faire demi tour à 14h…

  • thomas - 7 février 2018 à 10 h 42 min

    Ah ? Aurais-je été influencé par le film ? C’est à quel endroit du bouquin ? J’ai relu quelques passages clés et je crois qu’on ne sait pas trop en fait. Il se sont parlés vers 16h alors qu’Hansen approchait (trop tard) du sommet mais on ne sait pas ce qu’ils se sont dit. Hall devait vouloir qu’il y arrive pour amener un client de plus au sommet et Hansen était certainement trop attiré par le sommet pour accepter de faire demi-tour. J’ai peut-être fait un petit raccourci facile mais que l’erreur vienne du guide, du client ou des deux, une chose est sûre : ils avaient dépassé le point de non-retour.

  • Jessica - 7 février 2018 à 12 h 13 min

    C’est à la page 187, c’est lou kaschiche qui raconte, il le croise, Doug se sent mal et décide de reculer, puis hall arrive à sa hauteur, discute avec lui (effectivement personne n’a attendu) et Doug reprend sa montée… après c’est comme l’a fait remarquerkrakauer, pourquoi même a plus de 8000 mètres dans une situation dangereuse tu suis la règle guide/ client, hansen avait 48 ans et hall 35 ans . C’est du concentrée de vie la montagne, les dilemmes qui se posent là haut sont les même qu’en bas mais de manière tellement symbolique, c’est ce qui rend ses montagnes si fascinantes

  • thomas - 7 février 2018 à 12 h 20 min

    Je parlais de la conversation relatée page 244, plus près du sommet donc. Mais bref, c’est pas très important dans notre contexte. Merci pour ta remarque en tout cas.

  • Vallou05 - 7 février 2018 à 12 h 15 min

    La revue de ces situations critiques fait ressortir trois notions pas tout à fait synonymes, mais qui s’emboitent entre elles, à la manière des poupées russes, de la plus restreinte à la plus large : le « point de non-retour », la « limite du risque acceptable » et la « zone d’attraction du sommet »

    Il s’agit avant tout d’être assez lucide pour contrôler « l’attraction du sommet » et ne pas dépasser ce « point de non-retour » fictif et flou dans la mesure où, selon les exemples cités, certains en sont revenus, d’autres non. Ceux qui en sont revenus l’avaient-ils alors réellement dépassé ? Élisabeth l’avait-elle personnellement dépassé ? Il semble que la réponse soit négative pour elle-même mais qu’elle soit positive pour le binôme avec Tomek. Certains points de non-retour sont techniques, liés aux difficultés, et donc liés au niveau des protagonistes, d’autres physiques, physiologiques ou psychiques, et donc aussi personnels.

  • thomas - 7 février 2018 à 21 h 05 min

    Et ceux qui en sont revenus mais avec des vilaines gelures, l’avaient-ils dépassé ? Je ramasse les copies dans quatre heures !

  • Jean-Paul - 15 mars 2018 à 21 h 21 min

    @Thomas
    Pas besoin de 4 heures. Oui.
    Les gelures ne font pas partie du scénario. C’est assimilable à un accident ou à un oedème.
    Même si ce n’est pas fatal, c’est une erreur de jugement ou d’équipement. Une faute.
    Le premier devoir d’un soldat c’est de rester vivant. Pareil pour l’alpiniste: savoir préserver son intégrité physique.
    Le reste c’est de la littérature pour presse magazine à sensation…
    Au fait: j’ai attaqué le domaine des dieux (5vol) et je te remercie!

  • thomas - 15 mars 2018 à 21 h 31 min

    Ça dépend : si, comme Herzog, tu es prêts à sacrifier quelques orteils pour atteindre le sommet, ne peut-on pas considérer que ça fait partie du scénario ?

    Sinon ,c’est « Le sommet », pas « le domaine » ! J’espère que t’as les cinq volumes sous la main parce que c’est addictif ce truc !

  • Jean-Paul - 15 mars 2018 à 22 h 55 min

    Oui le sommet des dieux!
    Pas d’Astérix là… 🙂
    Oui addictif… 3h du mat hier… 🙁

    Herzog, 1950, comme les gars de la face Sud de L’Aconcagua, c’est une autre époque. Les chaussures, les gants, et le reste… aujourd’hui on en voudrait pas pour faire les Grands Montets en fin d’après-midi.
    Rien de véritablement étanche.

    Aujourd’hui si tu gèles cest que tu vas mal. Genre Tomek. Ou accident (perte de gant ou autre…). Enfin c’est ce que je pense… Mais je suis jamais monté à plus de 6200m donc je ne suis pas qualifié pour juger.:-)
    Les gars à 8000m ça me dépasse…

  • Mez - 16 mars 2018 à 7 h 10 min

    @ Jean Paul
    T déjà monté a 6200m?

  • Mez - 16 mars 2018 à 16 h 24 min

    Moi je pense qu’ une montagne ne vaut pas un orteil, et C quoi la prochaine fois une main…
    Sachant que ceux qui partent dans les 8000 sont un peu fêlés vu les risques encourus, si ils acceptent ça il partent direct à la mort
    Ils ne faut pas se voilés la face 90% des himalayistes sont mort que reste-il des anciens, Messner,Kurtyka,Scott,Bonnington C tout je vous parle pas des français C une hécatombe!!!
    Je regardais un reportage sur Loretan il disait qu’ il fallait toujours avoir un peu de marge sinon c était la mort certaine
    Il y a des superbes histoires d aventure sans le sommet avec des gens vivants et en bonne santé!!

  • Jean-Paul - 16 mars 2018 à 18 h 17 min

    Mez, Bien d’accord avec toi.
    Oui je suis monté à 6200m mais en Amérique du Sud… c’est beaucoup plus facile. Tu pars de plus haut.
    Dans l’Himalaya mon max c’est 5400m mais un 6 janvier… donc bonne caillante.
    Et dans les 2 cas j’étais épuisé. Même boire m’essoufflait, le temps de déglutir… Rien que l’idée d’escalader alors que je pouvais à peine me lever pour aller pisser la nuit (en plus il faut boire beaucoup pour éviter l’oedème), ça me paraît surréaliste!!!
    Comme l’autre qui redescend avec un bras cassé… je sais pas en quoi ils sont faits ces gars là…

    Et pourtant question acclimatation je vivais et travaillais à 3600m / 3800m donc pas trop mal…
    Non les gars ils doivent carburer à l’Ovomaltine comme Ueli.
    Je vois que ça!!!

  • Mez - 16 mars 2018 à 20 h 22 min

    En Himalaya tu était ou pareil pour l Amérique du sud( C peut être des questions indiscrètes et tu n est pas obligé de répondre bien entendu!)
    Pour l épuisement quand tu n est pas acclimaté correctement tu est un vrai Zombie!!!
    Car tout le monde le sait Jean Paul de nous tous ,tu est le seul à répéter la voie de Loretant/Troillet à l Everest avec un peu d entrainement pendant l été et Hop( by fear means par contre pas d Ovomaltine ni de Toblerone)

  • Jean-Paul - 16 mars 2018 à 23 h 59 min

    Mez,
    Pas de secret pour toi! Mais tu vas être déçu !
    En Himalaya, la vallée du Khumbu, jusqu’au camp de base de l’Everest (1 fois) et du Pumori (1 fois) au Népal, et les premières pentes du Kamet peak au Zanskar en Inde après la Chaddar.
    Les trois en hiver mais comme un coq en pâte parce que j’avais deux cuistots d’élite avec moi!
    Et en Amérique du Sud, Chili Bolivie Argentine. Je vis une partie de l’année au Chili. A 30 km à vol d’oiseau du pied de l’Aconcagua. Je suis allé une fois par la voie normale jusqu’au campement de Piedras Negras, et je n’ai pas eu la force d’aller jusqu’à Independencia… c’est dire. En été.
    Le problème de l’acclimatation pour moi, c’est que je grimpe très mal. Trop lourd (ex 3eme ligne rugby). Donc quand je vois les gars monter et redescendre et remonter comme des chamois, ça m’éclate mais j’en suis strictement incapable.
    Moi je monte une fois, de 100m,et je mets 3 mois en m’en remettre!

    Maintenant pour Loretan et Troillet, l’Ovomaltine les a bien aidé une fois ou deux parce qu’ils étaient un peu lents 🙂
    Après pour ceux qui ont des moyens illimités il y’a le Toblerone… mais là on entre dans le dopage pro, les drogues dures… la pente fatal!

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